Le blog d'un odieux connard

L’histoire en marche arrière

Nous vivons une époque formidable.

Si on m’avait dit il y a quelques années que je pourrais lire dans mon journal, un brandy à la main, les dernières nouvelles de manifestations néo-nazies, j’eus été fort troublé, voire je me serais autorisé à lever un sourcil plein de doutes. Et pourtant, nous y voici. Bien sûr, j’ai une pensée émue pour tous ces pauvres manifestants d’extrême-droite, qui se retrouvent qualifiés de néo-nazis ; c’est tout de même dur, quand après des années à vous construire une identité de « néo-confédéré », de « néo-nationaliste » ou de « néo-neuneu », on vous désigne sous le mauvais terme. « Pas d’amalgame ! » s’exclament donc avec entrain ces braves gens, peu avant de retourner à leur atelier « Les noirs, tous des auvergnats ? » animé par un ancien ministre de l’intérieur français dont la peau rouge fait flamber les débats.

C’est un peu comme si vous traitiez de « stalinistes » un castriste et un léniniste. Alors que la différence est énorme : si vous les mettez dans la même pièce avec un paquet de gâteaux, le castriste proposera de le faire tourner, alors que le léniniste offrira de le collectiviser. Et à la fin, on s’aperçoit que le paquet était de toute façon vide : c’est Kim Jong-Un qui a tout mangé.

Mais passons. Et parlons de l’événement qui a mis le feu aux poudres chez nos amis d’outre-Atlantique : la mise à la benne de statues liées à la Guerre se Sécession au nom de la tolérance et du fait qu’elles choquaient les convictions des citoyens du XXIe siècle, puisque ces statues sudistes rendaient hommage à ceux qui défendirent l’esclavage (de nos jours, on parle plutôt de « stagiaires »).

A Charlottesville, quand on leur a dit « Ils vont déboulonner le Général Lee », ils ont pensé à ça.

Et si les commentateurs analysent déjà assez longuement les combats entre groupes qui se terminent à coups de battes, d’antivols de vélo voire carrément de voiture conduite par des militants d’extrême-droite qui fleurent bon le brassage génétique de qualité, parlons justement de ce sujet qui a curieusement l’air de moins passionner les foules :

Faut-il détruire les traces d’un passé

qui ne nous revient pas ?

« Oui. » aurais-je tendance à vous dire pendant que j’enterre le corps d’une ex-compagne avant d’effacer les données de mon GPS. Mais mes histoires n’étant pas – encore – l’Histoire, parlons-en.

Aux Etats-Unis, tout le débat actuel est donc le suivant : puisque le Sud était durant la Guerre de Sécession, la Confédération qui défendait l’esclavage, toute trace d’hommage aux soldats qui défendirent cette cause doit disparaître. Raison pour laquelle, après la bataille de Charlottesville autour du retrait d’une statue du général Lee, c’est à Durham que des manifestants sont allés abattre la statue d’un soldat anonyme dédiée à la mémoire « des garçons qui portèrent le gris » (l’uniforme confédéré étant gris, pour ceux du fond qui ne suivaient pas).

On me dira « Et c’est bien normal, car cette statue représentait la défense d’une idéologie – l’esclavage ! – et elle ne mérite pas d’être honorée. »

Sauf que non. Parce que cette statue représentait un soldat anonyme, non pas l’esclavage (j’entends déjà le « Holala, il joue sur les mots ! » ce qui n’est pas mon genre, pourtant fluide), et ensuite, parce que l’abattre était la preuve exacte que ceux qui l’ont fait avaient visiblement oublié de réviser leur histoire avant d’aller en détruire les témoins.

Cadeau bonus : quand on déclare que le néo-nazisme grandit sur le terreau de l’ignorance, créer de l’ignorance n’est pas l’idée du siècle.

Faisons un petit point rapide : non, la Guerre de Sécession n’était pas une guerre Star Wars Disney, avec d’un côté le Bien contre l’esclavage, et de l’autre le Mal qui cherchait à l’entretenir en riant sous cape. Je pose mon cigare, et je sors ma pipe : ça fait plus posé.

Déjà, sachez qu’à la déclaration de guerre en 1861, Lincoln insiste bien : ce n’est pas une guerre pour libérer les esclaves. Parce que bizarrement, au nord comme au sud, le soldat blanc a du mal à s’engager pour le principe d’aller défendre les droits des noirs qui d’après les rumeurs, ne seraient pas tout blancs. Cette guerre est avant tout politique et économique : il s’agit de maintenir la fédération des états, moins d’un siècle après l’indépendance. Mais l’esclavage fait bel et bien partie des arguments économiques majeurs, car le sud, plus rural, y a recours massivement dans ses plantations, là où le nord est plus industriel et accessoirement, n’a pas les mêmes partenaires économiques extérieurs.

Pour illustrer les débats, on va citer un Monsieur :

Je vais dire que je ne suis pas, et n’ai jamais été en faveur de donner l’égalité politique aux races noires et blanches. Que je ne suis pas ni n’ai jamais été en faveur de faire des nègres des électeurs ou des jurés. Ni de leur autoriser à être élus ou à avoir des mariages interraciaux avec des blancs ; et je dirai en sus qu’il y a une différence physique entre les races blanches et noires qui, je le crois, interdira pour toujours à ces deux races de vivre ensemble en termes d’égalité sociale et politique. Et puisqu’ils ne peuvent pas vivre ainsi, et tant qu’ils resteront ensemble, il doit y avoir une position de supériorité et d’infériorité, et autant que n’importe quel autre homme, je suis un faveur que la position de supériorité soit assignée à la race blanche.

Des propos honteux, tenus par un général sudiste qui…

Non, je déconne. En fait, c’est un discours d’Abraham Lincoln, daté du 18 septembre 1858 tiré des archives du New York Times. Trois avant avant le début de la guerre. Où justement, Lincoln tentait de rassurer le sud quant à ses intentions.

Bon, du coup, on fait quoi ? On détruit les statues de Lincoln ? Il va y avoir du boulot, les petits gars. Surtout que ce n’est pas son seul fait d’arme, le bougre ayant un fameux sens de la déconne que peu de monuments honorent hélas : il ne proclame la libération des esclaves qu’en 1862. Oui, bien après le début de la guerre. Ho, et pour la petite blague : il ne les déclare libres… que dans les états du sud qu’il ne contrôle pas ! Histoire d’inciter les esclaves à aider le nord. Et oui, il reste des esclaves au nord pendant ce temps ; avant cela, si un esclave du sud passait la frontière, il n’était pas libéré au nom de l’égalité et du bon droit, mais du fait… qu’il était considéré comme « contrebande de guerre » et n’avait donc plus de propriétaire, au même titre qu’une saisie de coton ou de chapeaux de paille. La classe.

« Bon les mecs, et siiii on déclarait les gens libres mais uniquement là où c’est pas chez nous ? »

Mais bon, hein, pfou, après c’est complexe et tout, alors on ne va pas non plus s’intéresser à tout ça. C’est plus rigolo de tout péter en se basant sur ce qu’on a lu en deux lignes dans Okapi. Pareil, c’est connu : tous les soldats sudistes se battaient pour l’esclavage. Alors que bon, s’ils étaient en gris, c’est parce qu’ils avaient déjà du mal à se payer des uniformes. Alors des esclaves… disons qu’on imagine mal Joe le fermier s’engager pour que son voisin riche puisse continuer à l’être grâce à ses esclaves.

Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il avait envie de voir la famille noire d’à côté devenir son égal, hein. Remarquez, dans certains coins de ma connaissance, ça n’a pas beaucoup changé, mais c’est un autre sujet.

Du coup, revenons à cette histoire de statues. Une statue choque ? Une statue date d’une autre époque (c’est fou !) où on ne pensait pas pareil (honteux !) ? Une statue rappelle les-heures-sombres-de-notre-histoire ? Un soldat inconnu d’un autre siècle s’est battu pour d’autres valeurs que de savoir quelles terminaisons il faut mettre sur Twitter pour ne choquer personne ? Plutôt d’abattre sa statue, on peut s’en servir pour expliquer un pan de l’Histoire. Comme ça, tout le monde en sort un peu moins con. Et tant mieux si ça choque : ça permet d’expliquer pourquoi et d’où vient un combat.

Faites disparaître le sexisme de toutes les œuvres du monde, et qui se souviendra qu’il y a eu un combat contre et pourquoi ? Détruisez les traces de Napoléon III et qui se souviendra de comment nous avons fini en République ? Effacez les enregistrements de Loft Story et qui se souviendra de Steev… aaaattendez, non, oubliez.

On raconte même dans certaines chaumières qu’il existerait un lieu enchanté où l’on pourrait déplacer les œuvres controversées pour les conserver et les expliquer plutôt que de tout péter façon Palmyre « Mais nous ça n’a rien à voir puisque notre camp a RAISON« . Et cela s’appellerait « un musée« . Sûrement une légende.

Moui. Clairement une légende, puisque ça y est, ça a commencé : dans certains musées, on commence à altérer les œuvres pour qu’elles correspondent mieux à notre vision du XXIe siècle. Ministère de la Vérité, bonjour ?

Tout va donc très bien, Madame la marquise : réécrire son histoire et en effacer des traces au motif que cela ne nous revient pas, c’est forcément une bonne idée.

Alors, amis de la justice historique, pour rappel, voici une liste non-exhaustive de quelques monuments qui n’attendent que votre saccage totalitaire pour rendre le monde meilleur :

Bon, d’accord : il y a peut-être des statues à briser, en fait.

Quand on a du mal à regarder son histoire en face, autant tout péter.

Les amnésiques n’ont pas de mauvais souvenirs.

P.S : Jeu – saurez-vous deviner combien de temps cet article va être en ligne avant qu’on ne vienne hurler au pro-trumpisme, pro-nazisme voire pro-neuneuisme histoire de simplifier le débat ? ?