Preum’s

Le cuir de la banquette du café de l’hôtel craqua doucement lorsque Maude s’y enfonça un peu plus, mouvement d’une lassitude prétendue qui ne parvint pas à dissimuler qu’il ne s’agissait que d’une ruse pour se glisser un peu plus près de mon bras.

Il était tard, ou tôt peut-être, et autour de nous les derniers convives qui n’avaient pas quitté la fête soupiraient bruyamment dans leur sommeil. Dehors, les premiers quidams qui partaient au travail chassaient sous leurs pas la rosée accrochée aux rares herbes crevant les pavés. Ce va-et-vient continu retint temporairement mon attention loin des volutes de fumée qui s’échappaient en dansant  du cigare écrasé près de mon verre de brandy. Du moins, jusqu’à ce que le cafetier terminant son service n’allume d’un geste fatigué la télévision surplombant la salle.

À peine les premières images défilaient-elles sur l’écran que je claquais des doigts pour que Diego, qui attendait derrière un épais rideau pour m’apporter ma pelle, s’approche. Il prit l’outil de jardinage, comprit à mon second claquement de doigt que ce n’était pas ce que j’attendais, et m’apporta mon autre arme de prédilection. Les images sur l’écran se dispersèrent dans toute la salle lorsque la balle du Mauser traversa la télévision. Le coup de feu réveilla brusquement tous les présents, et Diego s’éloigna en emportant l’arme que je lui tendais pour aller la vérifier : le coup était parti un bon centimètre à droite de l’endroit exact où je visais.

« Mais enfin, ça ne va pas ? »

S’énerva brièvement un convive réveillé par la détonation, peu avant de brusquement se calmer lorsque je fis mine de demander à Diego de me rapporter mon arme. Le cafetier lui-même, qui s’apprêtait à s’indigner, sentit soudain toute colère le quitter à l’idée que si ce n’était le cas, je pouvais toujours lui procurer un moment de zen d’un bon coup de pelle. Maude, elle, usa de la panique du moment pour s’accrocher à mon bras.

« Que s’est-il passé ? Quelque chose ne va pas ? m’interrogea-t-elle d’une voix laissant entendre qu’elle avait quelque moyen de m’apaiser.
– La télévision, dis-je en resserrant mon nœud de cravate. As-tu vu ce qu’elle diffusait ?
– Le… les actualités ? hésita-t-elle.
– Certainement. Les actualités. Et qu’étaient-elles, ces actualités ? »

L’information du jour était semble-t-il, une longue file de badauds attendant dans le froid l’ouverture du premier Starbucks de leur cité (que nous ne nommerons pas pour d’évidentes raisons de respect, mais que par contre, nous devrions peut-être rendre aux Allemands). Enfoncés dans leurs doudounes, ordiphones à la main, les marauds souriaient fièrement à l’objectif, persuadés qu’il y avait en cet instant quelque gloire à grappiller à être parmi les premiers à venir consommer.

Si le monsieur avec le camion propreté pouvait tirer au karcher dans le tas, ce serait choupi.

Bref, nous étions là en présence de Preum’s !

Si internet a depuis longtemps achevé de conchier le Preum’s, quelque part aux alentours de 2009 (vous souvenez-vous ? À l’époque, Instagram n’existait pas ; les gens ne pouvaient prendre leur hamburger en photo, la vie était rude), cet être malfaisant qui n’est là que pour signifier qu’il est le premier quelque part, il faut constater que celui-ci trouve non seulement encore sa place dans le monde réel, mais qu’en sus, il y a encore des caméras pour se braquer vers lui, et ce, sans la moindre once de haine ou stratégie pour enfoncer des pouces dans les yeux du margoulin. Un bien grand mystère. J’ignore s’il y aura aussi la queue pour ma prochaine distribution de bile, mais dans le doute, envoyons-en un peu.

Preum’s, tu es la lie de notre société.

Car parfois, chez l’être humain naît cette terrible question issue de sa solitude intérieure : et si j’étais le seul être conscient ? Et si je n’étais que le héros de mon propre roman (et pas du Marc Levy, hein, on a sa petite dignité) et que le reste du monde n’était qu’un décor accueillant des personnages pour me donner la réplique ? Le chauffeur de cette voiture croisée un instant sur l’autoroute, a-t-il une vie à lui ? Ou disparaît-il sitôt que je me suis éloigné comme quelque figurant ou plombier que l’on rappelle pour une fuite ? Preum’s, ta seule existence alimente le moulin de ces sombres réflexions, puisque tu as la profondeur d’un personnage mal écrit, un vendredi à 17 heures, pour combler une scène vide dans un film de Michael Bay.

« Alors, moi aussi tu penses que je ne suis qu’une figurante de ton roman ? chuchota Maude en se pressant contre mon bras.
Allons ; les femmes qui ont le goût de me fréquenter sont d’autres romans collés tout contre la chaleur de ma couverture ciselée sur la grande et froide bibliothèque de ce monde.« 

Maude gloussa un peu, et se tut, ce qui, merci, est quand même plus pratique quand je méprise des gens, saperlipopette.

Car Preum’s, tu es plus que vide, tu es creux. Nous savons toi et moi que tu ne fais pas la queue par impatience, non. Tu ne bluffes personne, margoulin. Tu fais la queue juste pour combler le néant de ta vie, dans le seul objectif de pouvoir écrire sur Facebook que tu as été Preum’s à consommer la dernière merde pour signifier à tous tes contacts que tu avais quelque chose que eux n’avaient pas, dans le secret espoir de gratter quelques likes, voire un petit com’ de jalousie d’un copain qui aurait bien voulu être là mais n’a pas pu. Tu pourras dès lors prendre ton petit air paternaliste et lui conseiller de consommer ce que tu viens d’acheter avant lui (« Essaie tel menu, il est top« ), non pas parce que tu t’y connais (après tout, tu viens juste d’acheter le bousin, c’est un peu tôt pour te proclamer expert), mais parce que si le petit enfoiré venait à acheter quelque chose que toi, tu n’as pas encore consommé, il aurait quelque chose que tu n’as pas, et ça, jamais. Preum’s, tu commenteras en direct sur Twitter la fabuleuse épopée de ta vie misérable, tu filmeras sur Périscope un direct dans une file d’attente aussi passionnant qu’une VHS pirate de Godard, et surtout, tu te prendras encore et encore en photo sur Instagram pour faire voir à tous tes contacts que tu es, bon sang, que personne ne l’ignore, Preum’s. Avec un peu de bol, tu arriveras grâce à tout ça à récupérer un petit « Tu nous raconteras » d’un copain un peu con, voire un message contenant le célèbre « Ma belle« , appellation officielle des amies Facebook pour désigner leurs camarades moches.

Jusqu’à l’âge de six ans, on estime que l’enfant est suffisamment con pour s’étonner devant ses amis qui ont eu un truc avant lui. Si c’est le cas après, on commence à envisager l’euthanasie.

Preum’s, dans le grand livre qui est le mien, tu as le droit à ta lettrine au chapitre de mon mépris. Ta quête constante d’attention confirme ton absence totale de présence, et ta plus grande fierté est probablement le prénom de ta progéniture, qui s’il a poussé plusieurs officiers d’état civil au suicide (leur logiciel refusait de rentrer autant de ÿ), est une marque d’originalité qui, tu l’espères, permettras à ton marmot de s’extirper à sa manière du néant existentiel qui est le tien.

Preum’s, je te connais. Pour aller poster sur tes réseaux préférés des messages révoltés, t’indigner de la société de consommation à l’aide d’une paire de .jpg grappillés sur des groupes qui ont dérivé depuis longtemps comme « Bientôt maman et fière de l’être » ou « Soutien à Jean pour son scooter » entre deux publicités pour de fausses Ray-Ban, tu es toujours au rendez-vous. Mais sitôt que tu apprends qu’il y a une nouvelle merde à payer cash en exclusivité, tu disparais en emmenant avec toi Quechua, sac de couchage et perche à selfie pour te transformer en clochard mendiant un peu d’attention, ou en nom sur la longue liste des gens que je compte jeter dans l’Etna à coups de pelle (de bulldozer ; il faut savoir reconnaître ses limites).

« Tu es si blasé que ça, Odieux ? demanda Maude en me faisant les yeux doux.
– C’est-à-dire que je ne sais pas si tu réalises à qui tu parles. À chaque fois que je vois une file de ces braves gens, je regrette d’avoir loupé cette enchère de char Tigre sur Ebay. Et puis bon, ce sont mes contemporains, mais la prochaine génération ne me paraît pas porter les fruits de la rédemption. Je fais régulièrement des carottages, et franchement, je ne vois aucune amélioration.
– Des carottages ?« 

Cela me paraissait évident, mais pas à elle, curieusement. Les procédés scientifiques se perdent, mais je m’égare.

Car Preum’s, ta vie n’est qu’un long poncif sans fin que tu tends à prouver à chaque fois que tu souris à une caméra et racontes avec émoi qu’acheter un truc avant les autres, c’est important pour toi, ce qui laisse rêveur quand à l’ordre de tes priorités. Tu râleras sans problème sur Facebook contre ton marmot qui t’a réveillé tôt, par contre, te lever à 4 heures du matin pour un café industriel, c’est top. Justement parce que tu l’auras avant les autres, et te trouves bien malin. Preum’s, dans ta quête éternelle de quitter l’anonymat, tu t’es fait le champion du néant, l’avatar du rien. Preum’s, te donner le titre de figurant est bien trop glorieux, car même dans un livre, il arrive que l’on décrive la foule. Mais qui voudrait s’encombrer de ta non-présence (l’absence signifierait que le Preum’s manque à quelqu’un, soyons sérieux) ? Tu es un coin de page, un blanc, un vide entre deux mots, une pâle existence qui voudrait être une épopée, mais n’arrive même pas à être un déterminant. Preum’s, on a réussi à nettoyer internet de ta présence. Si maintenant, on pouvait arrêter d’envoyer des télévisions rappeler à l’ensemble de l’Humanité que tu existes, on pourrait enfin te rendre au rien, ton milieu naturel. Avec un peu de chance, en fréquentant le néant (aussi appelé Twitter), tu rencontreras un Preum’s sexuellement compatible, vous fonderez un foyer qui sera parmi les premiers à s’endetter sur vingt ans pour l’acquisition d’une voiture qui émerveillera le voisinage pendant au moins deux heures, avant que vous ne décidiez d’envoyer vos enfants à l’école où là, par contre, ils seront rarement premiers, ce qui ne vous interrogera pourtant pas sur votre patrimoine génétique (probablement lui aussi amputé mensuellement par Sofinco).

Mesdames et Messieurs, je vous propose donc cette grande cause 2016 : arrêtons d’envoyer la télévision s’occuper des Preum’s, qui sont devenus l’incarnation de la misère 2.0. À la place, si vous apercevez une file de ces êtres aussi étranges que creux qui rappellent à chacun que visiblement, ils avaient oublié de planter la Quechua devant le magasin le jour où l’on distribuait des âmes, soyez sympas : appelez le Samu social.

Un petit like ici, un com’ là, et peut-être, après avoir souillé leurs sous-vêtements de plaisir, pourront-ils enfin débarrasser le plancher de notre quotidien et rejoindre l’abîme dont ils sont issus.

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« Bonchour ! Z’est le Zamu Zozial ! Fous restez en ligne, ja ? On fa faire un petit cheu, ça z’abbelle « la Chenille ». Fous allez foir, si après, la chenille, elle retémarre, hihihi ! »

Bon, d’ailleurs, Maude, c’est pas tout ça, mais j’avais besoin de déverser ma haine. Cela étant fait, Diego, va démarrer la voiture, Maude et moi allons changer d’hôtel, ici, c’est n’importe quoi, en plus, il y a des petits bouts de télévision partout.

Diego s’exécuta, et quelques instants plus tard, nous étions à la berline, Diego aidant une Maude enthousiaste à grimper dans le coffre (les traditions, ça se respecte). Elle poussa cependant un grand cri : Diego avait encore oublié de retirer l’occupant précédent. Un jeune garçon avec des lunettes à grosses montures, une petite barbe bouclée, un bonnet tricoté et un sac de couchage mauve dissimulant le reste de son corps, mais laissant dépasser à la base de son crâne,un trou sanguinolent large et diablement profond.

« Mais qu’est-ce que… qu’est-ce qui lui est arrivé ? hurla Maude, soudainement moins amusée par le grand cirque que je lui offrais.
– Hé bien, vous ne voyez pas ? C’est un jeune. avouais-je en haussant les épaules.
Mais… son cou, il… »

Je soupirais longuement, tapotant l’épaule de la jeune femme.

« Hé bien, vous n’avez jamais vu un carottage ? »

Maintenant, il n’y a plus qu’à guetter les commentaires s’exclamant « Preum’s ». Je note les noms.

143 réponses à “Preum’s

  1. Dans le nord il fait froid, une grande partie d’entre eux ne verront pas l’aube … Les rares élus à avoir survécus pourront déguster le nectar amère de leur victoire, pour les autres, les trépassés, seul un darwin award saura les récompensés.

  2. « …qui laisse rêveur quand à l’ordre de tes priorités. » ce serait plutôt quant* non ?

    J’habite dans la ville en question, et je suis parti le jour même en Italie pour le petit dej, en mesure de rétorsion.

  3. « Jusqu’à l’âge de six ans, on estime que l’enfant est suffisamment con pour s’étonner devant ses amis qui ont eu un truc avant lui. Si c’est le cas après, on commence à envisager l’euthanasie. »

    Merci cher Odieu pour cet article hilarant !

    PS : Last !

  4. La file d’attente est le symbole de la soumission, du rationnement, du collectif abêti, c’est le symbole de l’administration omnipotente, omniprésente, élevée au rang de mode de vie. La file d’attente, en un mot, c’est le communisme.

    Et comme pour tout ce que produit le communisme, ce sont toujours les grandes multinationales américaines qui font ça mieux.

    • tiens, il faudrait en parler à ceux qui font la queue dans les file d’attente de réfugiés….. je suis sur qu’il adhèrerons au PC dès le lendemain…..

  5. Pour être différent et unique, la majorité des gens font….. les mêmes inepties……. en même temps, ça se tient.

    Info complémentaire, le preum’s existe aussi massivement dans les jeux en ligne ou MMORPG avec des déclinaisons savoureuses comme preum’s mondial, preum’s europe, preum’s de ton quartier, preum’s hétéro à tendance végétarien (j’exagère…. à peine)…… c’est tellement classe d’être le premier péquin à tatanner le méga boss de la dernière extension de WOW…. pour se plaindre dès le lendemain que le jeu est trop facile et manque de contenu……

  6. Je suis d’accord avec vous, cher Odieux. Et j’espère bien être le premier à vous le dire.

  7. « Preum’s, dans le grand livre qui est le mien, tu as le droit à ta lettrine au chapitre de mon mépris. »

    Tant de poésie pour des êtres dénués de bon sens, quel gâchis !

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