Pouvoir au people

Ha, les « peoples« .

Quel terrible anglicisme ; un peu rustre, ce terme de nos jours semblerait désigner toute une série de personnalités qui sortent de la masse des anonymes, des personnes dont la notoriété dépasse celle de leurs simples connaissances et qui, de fait, ont leurs propres magazines pour que celles et ceux qui ne les fréquentent pas puissent continuer de s’informer des aventures qui agrémentent leurs vies. Si vous le demandez, personne n’avouera acheter ces revues, et pourtant, tout le monde les a lues. Un insolvable mystère probablement le fait de piratins téléchargeurs.

Le monde mystérieux des peoples est très hiérarchisé : en haut de cette échelle, il y a celles et ceux dont la notoriété n’est plus à prouver et qui vivent confortablement au point de refuser régulièrement des propositions qui ne les intéressent pas. Ils cherchent souvent à retrouver l’anonymat et le calme qui va avec, leur réputation internationale rendant difficile leur capacité à vivre normalement. A l’inverse, tout en bas, il y a celles et ceux dont la notoriété est dangereusement basse et qui acceptent tout ce qu’ils peuvent trouver pour tenter de faire parler d’eux. Ils craignent plus que tout l’anonymat et le calme qui va avec, leur réputation plus que limitée rendant fragile leur capacité à sortir d’une vie « banale ». Entre ces deux extrêmes, tout un spectre existe, mais il ne convient pas ici de s’y arrêter : nous avons les bornes qui délimitent le terrain, voilà qui est déjà suffisant.

Leur place dans la hiérarchie est facile à reconnaitre : en général, plus ils descendent  dans le classement (le temps le fait varier), plus ils enchainent de films, généralement mauvais, genre comédie française (vous savez, celles où l’on fait des bandes annonces où tout le monde hurle). Lorsque l’on ne parle plus de descente mais de chute, on a de fortes chances de les retrouver sur le plateau de Cauet, dernière station avant l’oubli pour de nombreuses personnalités qui animent désormais la foire de la choucroute de Mailly-sur-Seille. Enfin, parfois , certains tentent de reprendre la course à la gloire en acceptant un contrat de télé-réalité, véritable couronne mortuaire pour la réputation de ces formidables personnages. Et je ne parle pas d’amour propre, cela va de soi.

Cauet, Charon des rives du Styx télévisuel

Dans ce monde, le people a le droit à un traitement tout particulier : on lui donne sans cesse l’occasion de parler de lui, car oui, il nous intéresse. Lorsque l’on demande à un people moyen de se décrire, en général, les mêmes mots reviennent toujours : il n’aime pas l’hypocrisie (c’est vilain), car il est franc (bonjour monsieur de La Palice), mais surtout, il est vrai (cela signifie qu’il est franc, il faut le savoir) et entier (ça, je n’ai jamais réussi à le comprendre ; a t-on jamais vu quelqu’un de « demi » ou de « un quart » ? Je ne vois pas. Il faudrait demander à un people manchot s’il est « entier« ). A l’occasion il peut être généreux ce qui signifie qu’il donne tout ce qu’il a à son public ; attention, en termes de tripes, hein, pas de thunes : le people a souvent du mal à payer ses impôts. Par contre, il veut bien passer à la télé pour dire que vous devez donner votre argent pour aider les autres. Mais pas le sien. Bref, le people ne le dira jamais assez, il est là pour dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, car lui, il méprise les mensonges et les cachoteries. Nous sommes d’accord ? Allumez votre téléviseur.

En zappant un peu, vous finirez bien par tomber sur l’un de ces nombreux plateaux de télévision où, entre deux pages de pubs, on vous invite deux ou trois personnes qui ont un livre, un film, un album à promouvoir… Et attention, voilà les questions pertinentes :

« Alors, votre film, c’est un bon film ? » (entendu ce soir même)

L’intéressé prend son air le plus studieux (il est acteur, attention), et répond avec ses tripes

« Mais tout à fait, c’est un très bon film.« 

Une excellente question suivie d’une réponse adaptée ; en effet, certaines personnes supposément censées s’occuper de quelques activités journalistiques préparent leurs questions avec un piquant redoutable « Tiens, je vais lui demander si ce qu’il est fait c’est bien« , se dit le présentateur satisfait de lui-même et de l’impertinence de ses questions. Tout à fait mystérieusement, les invités ne répondent que très rarement « Je fais de la grosse merde, mon succès est immérité et d’ailleurs j’aimerais plutôt vous parler d’un petit acteur anonyme que je trouve bien meilleur que moi« . C’est très surprenant, avec des questions pareilles et une telle réputation de franchise. Ou bien serais-je naïf ? Non… Des journalistes qui posent des questions visant à informer leur public à des gens supposément francs, ça donne vraiment ça ? Ha bon, bien bien.

« Pourquoi avez vous accepté de jouer dans ce film ? » (classique)

« Quand j’ai reçu le scénario, j’ai été tout de suite pris par l’intrigue (remplacez par « j’ai ri toute la soirée » s’il s’agit d’une comédie), j’ai donc aussitôt décroché mon téléphone et j’ai dit *insérer ici le prénom du réalisateur* (car on utilise le prénom pour dire qu’on est une grande famille), je prends le rôle tout de suite !« 

Non malheureux ! Personne ne répond jamais « Mais, pour le fric, parce que tu vois, j’ai un peu un loyer à payer moi aussi« , c’est toujours par goût, par volonté de se dépasser, de donner du plaisir à son public… Enfin si, ça arrive, mais c’est relativement rare. Très rare. A peu près autant qu’une apparition de Nessie. C’est un monde magique : les peoples n’ont pas besoin de manger, de boire ou d’un toit pour dormir : ils sont constitués de pur esprit, et ne s’alimentent que du bonheur qu’ils donnent aux gens, tels de petits angelots télévisuels. L’argent, c’est très surfait, vous savez.

« Et alors, quelle était l’ambiance sur le tournage ?« 

« C’était formidable ! Et drôle ! Travailler avec des professionnels tels que X ou encore Y c’était une expérience incroyable… et puis il y a eu de ces fêtes, ça a été difficile de se séparer, j’espère qu’on retravaillera encore bientôt tous ensemble ! »

Attention : on ne le dirait pas, mais cet homme est journaliste

Nenni de connards ! Les gens sont beaux, ils s’aiment, ils travaillent ensemble avec bonheur, la main dans la main. Non, jamais personne n’est pressé d’en finir avec un film ; les tensions au travail, cela n’existe pas. Et non, il n’y a pas non plus de rivalités : chaque soir, c’est dans un nuage de coton couvert de petits cœurs que chacun retourne vers son lit après avoir couvert de bisous toutes les personnes qui travaillent avec lui.

Par ailleurs, pour des gens d’une franchise tant et tellement appuyée dans leurs propos qu’on trouve un nouvel adjectif pour la qualifier tous les semestres, je me permets de m’étonner : jamais il n’y en aurait un pour dire « Votre question est d’un niveau lamentable » ? Ou « Vous êtes bien urbain de me servir la soupe, j’en reprendrai bien encore un peu pour la route » ?

Demain dans la presse, on pourra lire que Jean-Pierre Pernaut a justement bien servi la même soupe à Nicolas Sarkozy (encore vous Monsieur de La Palice ? Vous êtes décidément bien en vie ce soir !), le garnement ; mais quelle presse ira cette fois dénoncer ces hordes de journalistes qui font office de cantinières au monde du spectacle ; certes, c’est moins grave que lorsqu’il s’agit du monde politique, mais où sont passées les critiques ? Qui ira mettre des gros tacles dans les gencives de nos amis les people, qui n’existent que parce que nous leur laissons une place douillette où on leur fait des câlins et où ne dit jamais trop de mal d’eux car on les aime fort ?

A quand quelqu’un pour expliquer à Kad Merad que ce n’est pas en bombardant le pays de trois à quatre mauvais films par an qu’il va devenir drôle ? Y aura t-il un messie pour demander à Franck Dubosc de quitter Paris séance tenante pour arrêter d’être installé sur chaque plateau de télévision au même titre que les chaises, projecteurs et autres caméras ? Un journaliste en goguette s’interrogera t-il enfin sur le complot mystérieux qui laisse penser certaines personnes que Francis Huster aurait du talent ? Demandera t-on enfin à Jean-Marie Bigard s’il est capable de faire autre chose qu’un sketch grossier (certains diront « la chauve-souris ! » oui, mais c’était il y a quoi, 10 ou 15 ans ? Une blague autre que de cul en 20 ans de carrière, ça reste quand même limité) ?

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, par pitié et pour le Salut de la civilisation, arrêtons de servir la soupe aux « peoples » : au même titre que les pigeons, il ne faut pas les nourrir, ils sont déjà bien assez nombreux comme ça.

Et ils produisent à peu près autant de merdes.

24 réponses à “Pouvoir au people

  1. Bravo ! Grâce à vous je me suis pris à imaginer une interview de pipole (navré pour les anglicismes) menée par vos bons soins. Je visualise aisément l’air confiant de votre victime s’amenuiser peu à peu et laisser la place au doute quand vous commencerez à le charger un tant soit peu et à lui faire entrevoir les limbes de votre enfer rhétorique (que j’honore chaque matin du sacrifice d’un nuisible soit dit en passant). Idéalement il faudrait quelques accessoires pour le faire baliser encore un brin, de l’annuaire à la batte cloutée en passant par la cravache, mais je doute de l’engouement du diffuseur de l’émission… Ceci dit, qui ne tente rien…
    A quand une entrevue avec Sarkozy ?

    • Mon accessoire préféré reste le cigare : idéal pour le goût et l’allure tout comme pour écraser sur la peau nue de son interlocuteur.

      L’entrevue avec M. Sarkozy attendra un peu : il faut présenter au minimum un journal télévisé ou une émission de variété pour accéder au personnage.

  2. On tape sur TF1 et le coup du « temps de cerveau disponible » de Le Lay, mais toutes les chaînes font la même chose, le breton susnommé s’est juste montré un peu trop franc.

    Canal a fait encore plus fort avec le Grand Journal, puisque non seulement celui-ci est entrecoupé de pub, mais l’émission elle-même sert de vitrine de publicité à l’invité du soir.

    Enfin bref, je renvoie au site de ces connards gauchistes d’Acrimed qui ont écrit toute sorte de choses intelligentes et vraies sur la question :

    http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=grand+journal

    Typhon

    • Un lien intéressant ; maintenant, c’est tout le problème : le format télévisé et sa rentabilité font que l’on enchaine des séquences rapides & variées pour éviter que le téléspectateur ne s’ennuie et ne zappe.

      Du coup, voilà la pertinence ; et difficile d’aller sur le fond, vu que l’enchainement des questions permet à un habile orateur de se défendre de quelques réparties sans intérêt : il lui suffit de tenir juste assez longtemps pour que l’on enchaîne sur la suite.

      Par contre, même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui, je trouve Jean-Michel Aphatie correct. Et je ne lui reproche pas de chercher à mettre en difficulté un homme ou une femme politique, bien au contraire.

      Finalement, à mes yeux, le pire reste France 2, qui n’ayant plus la question de la rentabilité passé 20 heures, pourrait tenter de faire un vrai journal, mais non.

      EDIT : sur le lien, ils défendent quand même à chaque fois Ségolène Royal, y compris sur le fait qu’elle ne voudrait répondre qu’aux questions de son choix. Je n’ai pas vraiment la même conception du journalisme.

      • Non, je pense qu’ils la défendent par rapport au reproche central qu’ils font au grand journal, à savoir dépolitiser le débat politique pour le transformer en spectacle, comme si les politiques eux-mêmes ne s’y étaient pas assez abaissé.

        Y a différentes manières de mettre un politique en difficulté. La meilleure est probablement de mettre en regard ses déclarations avec ses actes. Par contre, l’empêcher d’exposer ses idées pour la forcer à répondre à une question d’importance mineure, même quand il s’agit de Miss Poitou et qu’elle va sortir une connerie, ben, c’est peu intéressant.

        Typhon

      • De ce point de vue là, c’est vrai ; maintenant, le rapport déclarations/actes est souvent fait. Mais il est vrai que le temps de réponse et/ou la manière sont loin d’être au rendez-vous. D’où le fait que l’exercice a ses limites, vu qu’un homme politique peut échapper à une question facilement, on a pas le temps de lui reposer s’il fait durer la réponse.

        En Angleterre, un journaliste avait posé 13 fois d’affilée la même question à un ministre pour l’obliger à répondre.

        La vraie solution ce serait non pas que l’on demande à une émission de variétés comme le Grand Journal d’avoir une partie politique, mais plutôt aux journaux d’information de bien vouloir faire leur boulot plutôt que « la neige », « les jouets de Noël » ou les reportages à pathos.

      • Demander au journalistes de faire leur boulot ?

        Ah ah, mais vous rêvez mon ami, pourquoi pas demander aux politiques de se préoccuper du bien public et d’être honnête ? C’est quoi la suite, le respect des droits de l’homme ?

        Autant demander à l’eau de ne pas mouiller.

        Typhon

      • Je suis un grand naïf.

        J’apprécie d’autant plus quand on me propose d’acheter des ouvrages pour aider les journalistes à défendre la liberté d’expression dans le monde : ha, si seulement ils l’utilisaient déjà en France !

        Heureusement, quelques journaux le font encore. Mais ce sont rarement les journalistes qui en sont issus qui interrogent les hommes politiques dans les grands médias.

  3. Puisque vous faites dans le futile, un petit mot sur la presse féminine ? Celle ou le service mode est surnommé « le Quai d’Orsay » parce que tout le monde il est beau tout le monde il est gentil ?

  4. Ah la vache. Des photos de Cauet et Denisot dans le même article. C’est pas tout de prévenir avant de spoiler. Il faut aussi le faire quand les images risquent de choquer la sensibilité de certains lecteurs. Songez que peut-être, des jeunes, encore sensibles et impressionnables, vous lisent.
    (Cauet… Quelle horreur! J’en frissonne encore…)

    • « Toi qui entre ici, abandonne tout espoir », dit le pannonceau au dessus de l’entrée de son studio.

  5. La télévision et le journalisme ne font pas très bon ménage à mon avis. Je ne vis actuellement plus en France mais avant de partir j’avais perdu toute confiance et tout intérêt pour ces émissions à tendances « journalistiques » depuis bien longtemps. Il suffit de voir le JT, ce n’est plus un journaliste qui nous donne l’information mais plutôt un présentateur de divertissement alpha.
    J’ai beaucoup apprécié le lien donné par Typhon.

    J’ai tardé à laisser un commentaire mais voilà c’est chose faite.
    J’adore vos articles, votre ton, vos mots…
    J’attendais une mise à jour avec impatience et je n’ai pas été déçue en lisant ce dernier article.
    Je suis définitivement fan =D

    • Merci bien. Ce qui me fait penser qu’il faudrait que je m’attaque au prochain si je ne veux pas avoir de mails honteux plein ma boîte.

  6. Le « Cauet, Charon des rives du Styx télévisuel » m’a tueR.

    Du coup j’ai pas pu lire la suite, mais je ne doute pas de son excellence.

    • En plus d’être Charon, Cauet serait aussi Omar ? Quel saltimbanque aux multiples facettes, pour reprendre l’expression utilisée pour peu que l’on aie deux films à son actif.

    • J’eus dit « Charon des rives de l’Achéron télévisuel », mais l’article n’en est pas moins drôle.

  7. Bigard ne serait pas Bigard sans être obscène et vulgaire. J’aime son humour, ça diffère d’un Gad ou d’une Foresti.

  8. Dans le même ton que l’article sur la neige : vous êtes tout bonnement excellent !

    Que pensez-vous d’une petite bombe sale dans ces antres de pseudos journalistes dégénérés ?

    Nous donnerions ainsi leurs restes à manger de force à ces mongolitos de « people »

  9. Et que penser vous des animateurs Eric Zemmour et Eric Nolleau, lorsqu’ils étaient à « On est pas couché » ? On ne peut pas dire qu’ils servaient la soupe. Même si le fait que leurs critiques étaient systématiquement plus que négatives leur à fait perdre en crédibilité.

  10. par contre (jusqu’à preuve du contraire on ne sait jamais) les peoples chient pas sur nos monuments
    sinon à part ça …

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