Ode à la neige

La neige.

Ces petits flocons de glace cristallisée provoquent l’émerveillement lorsqu’ils se mettent à choir sur notre beau pays ; ici ou là, le paysage devient blanc, si blanc et uniforme que tout semble instantanément plus silencieux. Un blanc manteau se dépose sur nos campagnes, où seul le son des clochers se fait entendre dans l’air froid ; sous le pied du promeneur courageux, loin sous la couverture de coton céleste qu’il marque de son empreinte, quelques animaux lovés somnolent paisiblement en attendant que les beaux jours reviennent. En ville, les toits se sont drapés de cet incroyable blanc, et les stalactites qui bordent les gouttières créent une véritable dentelle dans toutes les rues où, soudain, un étonnant tapis divin semble avoir uni trottoir et chaussée en un seul et même ensemble. Les enfants se collent aux vitrines, quêtant quelques jeux qu’ils espèrent trouver sous le sapin le matin du 25 décembre. Leur lettre au Père Noël est écrite depuis bien longtemps, mais à chaque nouveau magasin qu’ils croisent, ils auraient bien envie d’écrire encore quelques lignes au plus célèbre des conducteurs de traineau. Alors qu’ils s’émerveillent devant l’un des immenses sapins qui orne les places publiques, leurs visages illuminés par la joie, les clignotements de guirlandes éparses et par les reflets merveilleux de la précipitation hivernale, leurs parents s’étreignent quelques pas derrière eux, trop heureux d’observer la chair de leur chair profiter de la magie de Noël. Le papa regarde les joues rougies de la maman, et lit dans ses yeux tout le bonheur qu’emplit son petit cœur. Oui, papa sent l’euphorie monter en elle : ce soir, il en profitera pour lui proposer une bonne sodomie.

Ho, comme tout cela est agréable à mes pupilles

Mais parfois, un flocon s’égare, virevolte, et telle une plume, prend des chemins et des trajectoires improbables, avant de finir… sur le nez d’un journaliste. Dès lors, le cirque peut commencer.

Sommets internationaux, attentats à Bagdad, rien ne fait le poids devant la plus incroyable des nouvelles : en France, il neige en hiver. Chaque année, impossible d’y échapper, on a le droit à cinq reportages en ouverture de journal à base de « Il a neigé, c’est fou, tout est blanc » ou « C’est joli Paris sous la neige« , suivi de « Par contre, qu’est-ce que ça glisse« . Avec des interviews de Théo, Léa, Enzo et Zoé (prénoms modernes, que je vous aime) qui disent que c’est trop super, il neige. Car oui, on a besoin de déplacer des équipes de journalistes pour savoir que la neige c’est blanc, potentiellement joli, mais que des fois, ça glisse, et avoir l’opinion de merdeux. Mais surtout, il faut absolument le dire en ouverture du journal, parce que quand même, c’est important, et il faut hiérarchiser l’information.

Et pourtant ce n’est qu’un début. Le début de quelque chose de bien plus grave :

C’est le début des reportages dont tout le monde se fout sur les sports d’hiver.

En France, environ 15% de la population va gambader en montagne pour faire du ski, de la luge, du snowboard, copuler dans du fromage fondu ou encore des raquettes. A en croire les médias, pourtant, on pourrait penser que ce sont plutôt 85% des français qui montent dans les alpages et 15% qui sont privés d’aventures montagnardes. Nous sommes dès lors agressés à coups de « La neige est encore un peu poudreuse dans les Alpes » ou « Nous avons suivi Liloo pour ses premières vacances à la montagne« .

Le caddie à enfants, l'accessoire chic pour pédophile montagnard

Alors que disons le tout net : les sports d’hiver, c’est affreusement chiant.

Tenez, le ski par exemple, parlons-en.

Le ski est un sport qui se pratique obligatoirement dans une tenue à la con, de préférence fluo,  qui consiste à mettre beaucoup de temps pour gravir une pente pour la redescendre en beaucoup moins, et à recommencer. Tout d’abord, pour bien commencer une journée de ski, il faut vous lever tôt, pour éviter qu’il n’y ai trop de monde sur les pistes. Une fois pris un bon petit déjeuner, il faut vous diriger vers Monsieur le loueur de skis, qui dispose du matériel adéquat, puisque figurez-vous que le ski se pratique à l’aide de skis.

Monsieur le loueur, en général, il a l’air chaleureux, puisqu’habitant la montagne, il ne voit des gens que lorsqu’il se met à neiger et que les touristes affluent ; sinon, il vit principalement avec des chèvres et des vaches qui lui mènent la vie dure (surtout quand les chèvres le trompent avec des légionnaires de passage). Alors quand il voit des gens, il est heureux. Et quand en plus ce sont des touristes, il l’est doublement.

Monsieur le loueur, il tient son échoppe depuis l’époque du franc. Et lorsqu’un jour, un touriste lui a montré le sigle « euro« , il a juste transformé le petit « F » à côté de ses tarifs en «  » sans changer le chiffre joint pour autant. Si vous demandez à Monsieur le loueur pourquoi la location d’une paire de skis vaut autant que votre loyer du mois, il vous répond en gromelant un truc du genre « Meugneugneu, mauvaise saison l’an passé » ; en effet, Monsieur le loueur a TOUJOURS eu une mauvaise saison l’année passée. C’est ce qu’il se plait à répéter quand les journalistes de toute la France viennent lui demander comment ça va (parce que ça aussi, c’est une information dont il ne faut pas priver la France). Il faut dire qu’il est peu probable qu’il dise « L’an dernier on a eu une superbe saison, donc cette année, les touristes n’ont pas besoin de venir nous soutenir, ils peuvent rester chez eux à lire du Zola« .

Une fois que vous avez choisi vos skis, qui seront obligatoirement moches (au mieux, vous échapperez aux logos ou aux slogan pour d’jeun’z genre « Mégaspeed« ), Monsieur le loueur vous dira que vous avez fait un excellent choix (comme toujours). Il vous proposera aussi des chaussures de ski, puisqu’il faut bien maintenir en place la cheville que, de toute manière, vous allez vous péter comme une buse. La chaussure de ski, c’est un peu à la chaussure ce qu’une chanson de Patrick Sébastien est à la chanson : un truc immonde et insupportable que pourtant, beaucoup de gens trimballent avec eux au moment du nouvel an.

En tout cas, une fois chaussé, équipé et avec vos skis à la main, vous pouvez vous diriger vers la piste la plus proche. Ne parlons pas de votre démarche, c’est tout simplement lamentable, mais vous ne pouvez pas faire autrement. De toute manière, dans la station où vous vous situez, tout le monde est à la même enseigne, c’est donc plus à cause de l’embarras collectif que de la courtoisie que personne ne fait de remarque désobligeante.

Le piège à pieds le plus vendu au monde

Arrivé en bas de la piste, vous êtes prêt. Hélas, le ski est un sport qui se pratique essentiellement sur des pentes, et il convient donc d’en gravir une avant de la descendre. Or, c’est à cet instant précis que vous réalisez le terrible complot dont vous êtes victime : les chaussures de ski, loin d’êtres conçues pour le ski, sont en fait un outil de torture qui vous empêche de gravir la moindre pente, et menace de péter la cheville qu’il est censé protégé si vous tentiez malgré tout. De ce fait, le port de ces chausses piégeuses vous oblige à vous tourner vers le tire-fesses le plus proche, dont vous apprendrez plus tard qu’il est tenu par le beau-frère du mec qui vous loue les chaussures (le coup est bien monté).

Là-encore, les prix pratiqués pour l’acquisition d’un forfait vous laissent supposer que l’honorable propriétaire des lieux doit avoir un jacuzzi au champagne dans son chalet, mais qu’importe : grâce à des barrières habilement placées de chaque côté du comptoir de son échoppe, il est impossible de faire demi-tour et les gens derrière vous s’impatientent. En conséquence, vous finissez par acheter un papier là encore d’une couleur immonde que vous accrochez à votre combinaison (ce qui fait de vous une publicité ambulante pour D&CO)  tout en sachant que suite à cela vous ne pourrez pas payer d’études à vos enfants, mais bon, comme pour l’information dans les médias, il y a des priorités.

Grâce à l’improbable somme que vous venez de débourser, vous gagnez le droit de faire un quart d’heure de queue au milieu d’autres personnes qui discutent de sujets très élaborés comme le dernier Muse (le groupe qui entretient là lui seul ‘industrie du synthétiseur) ou qui a failli se vautrer sur qui sur la piste rouge. Au mieux, vous aurez Catherine-Abigaëlle qui se plaindra auprès de Sandra-Elizabeth que papa ne lui a pas loué le chalet qu’elle voulait pour les fêtes. Votre tour finit cependant par arriver, et on vous invite à attraper la perche qui passe devant vous et à caler votre fessier contre l’espèce de petite plaque circulaire gelée qui la termine : le bruit de la machinerie se fait entendre, et la perche commence alors à vous entrainer vers les hauteurs. Évidemment, au moment où la perche s’est mise en route, toute la douceur de la machinerie a permis de vous faire hurler un bon coup puisqu’écrasant vos hémorroïdes d’un coup brutal, et pour vous messieurs, vous n’aurez plus jamais à vous inquiéter des études de vos enfants, puisque vous n’en aurez pas, le contenu de votre slip venant d’être écrasé par cette machine infernale dans un terrible gargouillis mécanique.

Souffrant le martyr, vous poursuivez cependant votre ascension en serrant les dents, tentant tant bien que mal de ne pas choir au passage d’une plaque de gel quelconque, et finissez par atteindre le sommet de la piste, où vous attendent quantité de petits restaurants et bars qui vous proposent, pour des prix tout à fait raisonnables (une boisson chaude pour un rein) de retrouver un peu d’énergie autour d’un café tiédasse au goût de javel.

Mais qu’importe : la piste est à v… ha, attendez, non. Vous vous faufilez donc entre le groupe de jeunes qui attellent leurs snowboards et le groupe de petits vieux qui s’assurent qu’ils ont bien mis leurs poches d’urine dans un endroit où elle ne crèverait pas en cas de chute, avant de vous engager pour de bon. En route, donc ! Vous vous lancez et… ha, zut, il faut éviter… pardon… ha voilà, par ici c’est plus… merde, il sort d’où lui ?  et… ha, mais te vautre pas devant moi toi ! La neige crisse gentiment sous vos skis, et vous zigzaguez pour faire durer un peu la descente et vous assurer de ne pas arriver comme une bombe dans la station en arrosant de neige les passants en freinant (le sport préféré des d’jeun’z des pistes) et…  ha bin, merde, vous voilà déjà en bas. C’était bref et pas si intense, tant il fallait plus faire attention à la circulation qu’autre chose.

Vous voilà donc reparti pour attendre encore une fois au même télésiège/tire-fesses pour refaire la même piste, ou à perdre une demi-heure pour aller chercher une autre piste (si votre forfait vous le permet) pour vous retrouver de toute manière avec autant de monde que précédemment, même si vous raconterez le contraire le soir au chalet pour vous donner un semblant de consistance. En tout cas, vous répéterez la chose un nombre indéterminé de fois dans la journée avant de quitter les pistes, fourbu.

Jeune skieur rentrant de ses vacances à Courchevel

Une fois votre belle journée de ski terminée, vous pourrez regagner votre logis pour vous apercevoir que vous avez fait des traces partout en rentrant, et que la neige, c’est fourbe : tu ne marches que dans du blanc, et toutes tes traces sont marron-gris, sans explication rationelle. Il sera alors temps de déguster un plat merveilleux comme seule la montagne sait en faire  (à base de fromage en quantité industrielle, de saucisson et d’autres aliments terribles ) qui vous fera dire en revenant de vacances que vous auriez bien besoin de faire du sport au vu de votre bedaine.

Comme quoi, toute la véritable magie des sports d’hiver, c’est que c’est en rentrant que l’on a besoin de faire du sport.

La prochaine fois, nous étudierons le cas du bronzage « marque de lunettes » que certains voudraient faire passer comme un signe de réussite extérieure, mais qui en fait donne juste l’air très con.

30 réponses à “Ode à la neige

  1. Un excellent moment, comme toujours, j’ai failli avoir une crampe aux zygomatiques, tellement j’ai rigolé!!!
    Un petit bémol à cette intense joie!!! La photo avec « le cadie pour enfant », la blague est assez mal venu, et un peu horrible. Qu’attendre d’autre d’un odieux connard!!!

    Enfin, comme à mon habitude, je vous transmet un message de Mr Seguin, président du CEC (club des Enculeurs de Chèvres) « Merci Odieux Connard de faire part de notre désarrois, losque les chèvres nous trompent avec des légionnaires!!! »

    • Le caddie pour enfant, malvenu, au moment des fêtes ? Je ne trouve pas bien au contraire.

      Par ailleurs, je comprends le légitime désarroi de M. Seguin, cependant pour mettre fin au conflit, je propose une fusion du CEC et le Légion Etrangère, afin que tout le monde partage de manière conviviale ces majestueux animaux.

  2. Ce que je préfère dans les sports d’hiver, ce sont les skieurs geek qui s’entassent avec leur notebook dans les office du tourisme pour relever leurs mails. Louée soit la technologie

  3. C’est vrai : qu’est-ce qu’on peut faire à la montagne en hiver, à part se vautrer sur les pistes, se goinfrer de raclette et se murger au vin chaud ?
    Ah, si : faire du ski hors piste, déclencher une avalanche, et mobiliser la moitié des secours du département.

    • Ca permet de déclencher un moment convivial et de réunir tout le monde autour d’une chasse au trésor formidable pleine de rebondissements.

  4. De nombreux appels de sanclaudiens (et de sanclaudiennes) pour signifier qu’on peut faire bien d’autres choses que le ski à la montagne. Ils sont même les spécialistes de l’une d’entre elles.

  5. Le plus drôle, même si c’est totalement involontaire, ce sont les réclames collées automatiquement par le programme de génération de pubs adaptées au contenu de la note (où l’on a la preuve définitive que grâce au second degré, l’Homme sera toujours supérieur à la Machine binaire):
    « Réservez vos vacances au ski avec Maeva. Bon plan web : jusqu’à -20%! »
    « Site Officiel BlackBerry® » (générée pas l’allusion au geek, sans doute?)
    « Résidences de luxe au ski »
    « Location appartement ski
    Des locations dans 175 stations. Découvrez nos offres et comparez! »

    (Oui, des fois, je mets des majuscules partout. Pourtant, j’étais pas bon en allemand.)

  6. Il semblerait d’ailleurs que même les journalistes en aient marre de ces sujets idiots, et tentent de varier les plaisirs pour mieux faire passer la pilule : j’en tiens pour preuve ce sublime reportage de TF1, constitué d’un unique plan-séquence, une leçon de cinéma qui ferait rougir Antonioni lui-même s’il le pouvait. C’est comme Avatar, pour faire passer un sujet creux on mise tout sur la technique.

    http://videos.tf1.fr/jt-we/montagne-les-stations-familiales-se-portent-bien-5619458.html

    • C’est vrai que c’est assez fabuleux, merci de cette découverte.

      Ils ont dû se dire qu’avec des sujets aussi creux, il suffisait d’un seul mec avec une caméra pour tout faire. Même pas besoin de monteur. Et la voix off est probablement en fait le caméraman qui s’est collé le micro sur les lèvres.

      La technique consistant à donner trois noms avant le reportage ne prend pas : ces scélerats utilisent la technique secrète dite du « Antoine de Maximy » .

  7. Ce qui est le plus merveilleux, quand ils annoncent, « il neige », c’est qu’ils supposent donc que c’est pour certaine personne une « information », i.e. qu’ils n’étaient pas au courant !

  8. Peuh, pour se démarquer de la masse des gueux en ski, rien ne vaut la bonne luge acérée de pointes et de lames de rasoirs.

    Une activité sportive à peu de frais qui vous permet de passer d’agréables journées enneigés entre gens de bonne compagnie et en massacrant les autres.

    (Cher Odieux Connard, pouvez-vous supprimer mon précédent commentaire, s’il vous plait ? Fatigué par une nuit de chasse aux adolescents boutonneux, je l’ai malencontreusement validé sans l’avoir terminé. En vous remerciant par avance)

  9. Ah bah non, pas les sports d’hiver !
    Non mais quelle idée d’aller dans une station ou il y a du monde et aux remontées et sur les pistes ! Alors qu’une des photos postée suggère une petite station très jolie ou jamais personne ne gênera ni aux remontées ni sur les pistes !

    Bon sinon assez d’accord évidemment sur ces infos pleines de fond comme le fameux « il neige ! » qu’on nous ressert à chaque hiver et qui sont toujours de fabuleux moyens d’aller interroger monsieur tout le monde qui donnera donc l’avis de monsieur tout le monde, avec les mots de monsieur tout le monde. Bref du journalisme engagé !

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