Téléthon destin

Bon sang, ils sont derrière moi ! Vite, la petite rue, sur la droite !

Apeuré, poursuivi, je les entends crier à quelques dizaines de mètres dans mon dos, alors que je m’engouffre dans la ruelle. J’ai juste le temps de noter cette bouche d’aération au sol dont sort une importante vapeur blanche, que je traverse le dit nuage du plus vite que je peux. A peine sorti de celui-ci, je renverse une pile de cartons qui n’attendait que ça et… ho morbleu, une bouche d’aération qui fume et des cartons que je renverse en courant ? Ca ressemble fortement à la ruelle typique de toutes les courses poursuites cinématographiques qui s’achèvent toujours en…

…cul de sac, me dis-je en notant l’inévitable grillage qui obstrue l’accès à l’autre partie de la rue. Diantre, me dis-je, c’est d’un classique, c’en est presque humiliant pour un homme de mon standing. Que faire ? J’hésite quelques secondes au pieds de la structure métallique, et me décide à tenter l’escalade en entendant le bruit de cavalcade se rapprocher. Une tâche toujours difficile lorsque l’on porte une tenue de ville.

« Il est là !« 

Alors que j’arrive péniblement au sommet de la grille, je sens des mains se saisir de mes jambes et me tirer en arrière. C’est fini. Dans leurs uniformes bleus marqués d’un insigne jaune, ils me menottent et me ramènent à leur central : le Monoprix de Melun. C’est là qu’ils m’avaient repérés, alors que je passais innocemment devant ce magasin de prolétaires. J’avais eu beau m’éloigner, faire semblant de les ignorer, ils m’avaient verrouillé du regard, tels d’improbables androïdes. Même le changement de trottoir n’avait rien pu y faire : ils avaient repéré une proie, et ne la lâcheraient plus.

Un démarcheur en vue subjective

Je suis assis brutalement sur un bac à fleur, sous la pluie, fermement tenu aux épaules par les deux molosses qui ont eu raison de moi dans cette ruelle où j’avais cru sentir l’odeur de la liberté.

« Alors mon salaud, on voulait nous échapper ? Tu nous prends pour des bleus ?« 

Je ne réponds pas. Au fond de moi, je sais qu’ils ont raison : on ne peut pas leur échapper ; ces mecs qui par tous les temps, sont devant les lieux de passage des centres urbains connaissent bien leur boulot : une fois qu’ils ont décidé qu’ils vous aborderaient, ils vous abordent, quoi qu’il en coûte. En tout cas, je sais ce qui m’attend. Ils vont me faire le coup de la première phrase, la classique, celle qui vise à vous faire vous arrêter quand vous marchez, à vous obliger à ne donner qu’une seule réponse. La bonne.

« Vous aimez les enfants ?« 

C’est d’un grossier. Connaissez-vous une personne qui répondrait non ? Même moi, je ne peux.

« Oui, évidemment.
– Ha, alors ça tombe bien, puisque nous représento…
– Surtout avec de la sauce béarnaise, ils ont un goût exquis. »
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Une gifle frappe ma joue.

« Nt nt nt. Cela commence très mal, Monsieur… Monsieur ? »

Devant mon silence insistant, celui qui me maintenait en place se met alors à fouiller mes poches intérieures. Il dépose à côté de moi cigares, montre à gousset et autres possessions avant de se saisir de mon portefeuille. « Monsieur Connard« , dit-il d’un ton solennel en lisant ma carte d’identité. Avant d’ajouter « Il n’a pas de liquide. Juste un chéquier et sa carte bleue. »

« Monsieur Connard, nous représentons le Téléthon. » reprend le premier en indiquant le petit insigne jaune brodé sur son anorak.

« Comme vous le savez, chaque année, nous recueillons de l’argent auprès des français afin d’aider la recherche contre les maladies génétiques telles que la myopathie ou la mucoviscidose. Il en va de la vie de personnes. Vous avez bien quelque argent à nous donner ?
– Non. Je veux mon avocat. »
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Celui qui tenait mon portefeuille sort de celui-ci une petite carte où parait le nom de mon défenseur en robe, écrit sur une image de fond représentant un livre ouvert de droit latin. Il la déchire consciencieusement avant de jeter les morceaux par-dessus son épaule.

« On a pas le numéro de ton avocat. Par contre, toi, tu as des sous pour aider les malades. Tiens, regarde plutôt cette photographie« 

Il pose sur mes genoux une photographie de deux enfants d’environ 7 et 10 ans, fort souriants malgré les dents de laits fraichement tombées qui transforment leurs bouches en échiquiers.

« Ils sont myopathes. C’est terrible, tu sais. Il faut aider la recherche, pour sauver des enfants comme ceux-là.
– Dis donc – je me permets de le tutoyer puisqu’il en fait autant – ce serait pas un peu gros comme ficelle, le coup des enfants dont on expose la misère pour tirer des sous ? Dans le style « Hmmm vous hésitez sur le montant à donner ? Regardez encore un peu cette photo de chatons avant de me donner une réponse. » ?
– Ce qui ne retire rien à la justesse de la cause, gros malin. »
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Fixez ce chiot kikinou durant 10 secondes. Ca y est ? Maintenant, filez moi votre fric ou je bute le chien.

Nous nous fixons mutuellement avant que je ne lui indique d’un mouvement de tête un homme, de l’autre côté de la rue, en short malgré le froid qui s’épuise tant qu’il peut sur un rameur artificiel au milieu du trottoir.

« Et ça ?
– Lui ? C’est Michel. Un courageux : il a décidé de se battre contre la maladie, et durant toute la durée du Téléthon, il va ramer pour la faire reculer.
– Ha oui. La vache, la maladie, elle doit trembler en se disant que « Putain, Michel fait du rameur ! » ; après, il va faire quoi, ouvrir un groupe Facebook contre la maladie, histoire qu’elle se dise « Merde, il y a 5 000 membres dans ce groupe, je suis fichue » ? Nan, c’est très con votre truc. Les exploits du genre ramer 48h ou faire le tour du département en tracteur, c’est juste nul à chier. Vous vous achetez une bonne conscience en faisant n’importe quoi. »
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Une deuxième gifle tombe.

« C’est faux. C’est symbolique. Et certaines de ces actions rapportent de l’argent : par exemple, regarde Germaine là-bas ! »

Il pointe du doigt une vieille rombière qui fait griller un gigantesque boudin sur un demi-tonneau en guise de barbecue improvisé.

« Germaine tente de fabriquer le plus gros boudin de France, et en vendra ensuite des parts aux passants ; tous les bénéfices iront au Téléthon ! Là, tu ne peux plus rien dire, c’est du concret !
– C’est sa fille à côté ?
– Oui pourquoi ?
– Vous pouvez lui dire d’arrêter, c’est bon,  visiblement elle a dû le fabriquer il y a 30 ans environ le plus gros boudin de France. Par contre, je sais pas si les passants voudront payer pour en avoir une part ».
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Je suis soudainement tiré par l »épaule et emmené brutalement  jusqu’à un parcmètre situé à quelques mètres de là. A cet endroit, ma tête est violemment choquée contre cette merveille de technologie d’une autre ère, jusqu’à ce que le bruit de la monnaie qui tombe de la réserve de l’appareil en rencontrant le sol se fasse entendre, merveilleux tintement, chanson à mes oreilles, puisqu’il signifie la fin de ma souffrance. Je suis ensuite ramené à mon bac à fleur initial où l’on me rassoit, sous le regard intrigué (pour ne pas dire plus) des passants.

« La fille de Germaine, c’est ma femme. »

Par Saint Georges, grossière erreur, me dis-je en voyant des gouttelettes écarlates s’accumuler sur ma splendide cravate blanche. Cependant, j’avais profité de l’occasion pour me saisir de l’aiguille du parcmètre, tombée de celui-ci lors de ces actes de violence. Outil idéal pour tenter de crocheter des menottes. Un talent que j’ai eu loisir de développer lors de, disons, soirées privées. Alors que j’en suis à ces considérations, mon chéquier atterrit sur mes genoux. Une écriture maladroite y a inscrit « trente euros » à l’ordre de « Téléthon« .

« Signe. «  Me dit le beau-fils de Germaine.

Dois-je signer ? J’hésite. Je regarde Michel qui rame contre la maladie.

« Regarde encore cette photos de ch’tites n’enfants ! Signe ! »

Les deux marmots sont là, le ratelier troué. Comme le mien, si je ne coopère pas vite.

« Tu vas signer ! Schnell !« 

Les questions se multiplient sous mon cuir chevelu : Dois-je financer une association soutenue par Dave, Mireille Mathieu et Michel Sardou ? Dois-je financer une association qui a la gentillesse de ne pas trop hurler quand elle récolte 100 millions et que dans le même temps l’Etat sucre 1 milliard sur le budget 2010 dans ce qui devait être alloué  la recherche ? Dois-je leur demander pourquoi, au vu du demi-million d’associations pour aider des malades, c’est celle là qui a le droit à 24h de télévision publique et pas une autre ? Est-ce que la mucoviscidose tue vraiment, sachant que Grégory Lemarchal en est à son deuxième ou troisième album après sa mort ?

"Si je donne, est-ce que quelqu'un lui paie le coiffeur ?"

« Signe bon sang ! Signe ! Regarde ! Les ch’tites kinder ! Myopathes ! Raus ! Zignature !« 

Je ferme les yeux et crispe la mâchoire : à moi, Jean Moulin ! A moi, la France libre, la minorité résistante ! A moi la…

Un déclic : mes menottes s’ouvrent.

Je m’enfuis à toute jambe en saisissant d’un geste vif mes affaires dispersées sur le bac à fleur ; et pour faire diversion alors que mon tortionnaire s’apprête à se lancer à ma poursuite, je renverse le barbecue du boudin géant, avant de jeter à terre l’autre boudin géant qui s’élançait à ma suite.

Quelques temps plus tard, je m’assoupis enfin dans mon fauteuil et allume ma télévision. Sur mon guéridon, à côté de mon verre de brandy, mon téléphone côtoie ma carte bleue. Il est grand temps de donner mon argent à une association courageuse qui en a vraiment besoin, en ce week-end de Téléthon. Je me saisis du combiné.

« Allô, j’appelle pour l’élection de Miss France.« 

19 réponses à “Téléthon destin

  1. Si j’ai bien compris (mais rien n’est sûr, il est tard, je suis fatigué) le petit chien crô choupinou est mort, alors? Parfait.
    Faites comme moi, donnez pour la seule Cause valable: l’extinction active du félin en zone urbaine (compte UBS 35782543045-6754389-ZXD à Zürich).

      • En tout cas, vous n’avez pas transférer mon argent, le chien crô mignon, je voulais le butter!!!

      • Je vous en remercie et vous en félicite. Soyez assuré que pas un centime ne sera dépensé pour une cause noble, désintéressée, pleurnicharde ou soutenue par Enrico Macias.
        (Je ne peux pas m’engager plus: Y a pas marqué « Notre Dame du Bon Secours » devant ma porte d’entrée)

  2. Cher odieux connard,
    premièrement, seriez vous assez obligeant (je sais j’en demande beaucoup) pour effacer un des commentaires (celui qui n’est pas complet) du message précédent. En effet, rentrant tardivement de ma mission d’instillation de la mort en intra musculaire (la vaccination contre la grippe A, en fait); j’ai eu quelques difficultés dans la manipulations de commentaires. D’avance, merci!!!

    D’autre part en tant que parent de la présidente du CSEG (Commité de Soutien aux Enfants de Germaine); mais aussi en tant qu’ami du président de la BFE (Boudin ForEver); je dois intervenir sur la comparaison que vous faites entre le boudin et les enfants de Germaine!!!
    Vous noterez que je possède de nombreux amis et parents membres ou présidents d’associations de défense!!! Comptez alors sur moi, pour transmettre leur message d’insatisfaction!!!

    • Cher Monsieur Goldsaint, sachez que le commentaire incomplet a été supprimé, comme vous l’aviez demandé.

      Par ailleurs, je compte sur vous pour propager ma parole aux amis du boudin ; pourtant, allez savoir pourquoi, j’ai l’impression que vous pipeautez un peu. C’est fou.

  3. Fils de pute : à cause de toi, ce chiot a été buté dedans d’atroces souffrances : on lui introduit un chaton dans le cul, jusqu’à ce que mort simultané s’ensuive, ce qui fut long et douloureux mais que tu peux suivre sur google wave, vive la modernité.

    • Ma mère est une sainte.

      Par ailleurs, il a fallu plusieurs chiots pour arriver à la mort simultanée, mais ça valait le coup.

  4. Une question qui me turlupine. Lorsqu’on achète une miss, y a t’il des réductions quand on en prend une venant d’un département paumé?

  5. Pingback: Annonce la couleur « Le blog d'un odieux connard·

  6. Pendant le telethon,il campent devant la porte d’entrée de ma residence étudiante,impossible de sortir pendant une semaine …

  7. Je compatis à votre souffrance, ô dieu connard.

    Il fût un temps, l’Association des Manchots de France m’a abordé dans la rue pour me délester de quelques piécettes.

    Tout heureux de pouvoir aider ces braves gueux je leur signifiait que j’applaudissais vivement à leur initiative, ajoutant, par là-même, le geste à la parole.

    S’ensuivit une réaction haineuse de leur part que je ne m’explique pas.

    Ils n’ont, cependant, pas réussi à me gifler.

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