Doit-on fêter une fête ?

Le heurtoir retentit par trois fois sur ma porte.

Tiens ? Je n’attends pourtant personne. Je quitte cependant mon fauteuil douillet et dépose mon exemplaire usé du Capital de Marx sur mon guéridon en faisant bien attention à ne pas renverser le verre de whisky qui y est déjà déposé. Profitant d’être ainsi dérangé pour réalimenter le feu de ma cheminée sur le chemin de ma porte, je me saisis d’un bûche quand mon heurtoir est à nouveau utilisé de manière saccadée : mon visiteur ne semble avoir que peu de patience. Tant pis pour le feu.

Traversant mon confortable logis, je me dirige vers l’entrée où une fois encore, le heurtoir est employé plus que de raison ; j’ouvre donc afin de voir quel importun met tant d’ardeur à cogner mon innocente porte et tombe nez-à-nez avec trois bambins.

« Des bonbons ou des farces ! » crient-ils dans une anarchie orale qui fait peine à entendre.

Les trois mouflets sont vêtus d’étrange manière : l’un porte un costume rouge et bleu que j’identifie  comme étant supposé appartenir à Spiderman ; son voisin est lui vêtu d’un drap noir et d’un masque en plastique de Dark Vador ; enfin, une jeune fille habillée en fée me menace de sa baguette magique. Ils expliquent qu’ils viennent réclamer des bonbons, et menacent (la jeune fille brandit une baguette magique pour appuyer son propos) de jeter des sorts à quiconque leur refusera.

Certains s’entrainent déjà sur leurs cheveux avant de s’occuper de leur citrouille

Puisqu’il ne serait pas dit qu’un gentilhomme se laisserait dépouiller à son domicile sous quelque menace que ce soit (fut-elle magique), je décrochais donc mon fusil Maüser 1898 de son support afin de chasser les importuns. L’un d’entre eux ayant décoché un juron en me voyant me saisir de mon arme avant de s’enfuir à toutes jambes avec ses compagnons, je décidais qu’il convenait de punir ces malotrus et visait donc le plus lent d’entre eux, le Spiderman supposé, qui n’avait visiblement ni la même agilité ni le même taux de cholesterol que l’original.

Un coup de feu plus tard, j’avais la satisfaction de constater que j’avais dû toucher l’artère poplitée droite du galopin. Le temps de faire basculer la culasse de mon arme, ses deux compagnons s’étaient enfuis ; qu’importe : l’agonie, puis le cadavre de ma première cible seraient un excellent avertissement pour éviter d’autres dérangements.

Retournant à mon confortable fauteuil, je reprenais ma lecture, mais sentais bien que quelque chose me dérangeait, et m’empêchait de me concentrer pleinement sur mon ouvrage. Non pas les cris de ma jeune victime (j’ai du double vitrage, on l’entendait à peine gémir) mais bien une question :

Faut-il fêter Halloween ? Et par extension, faut-il célébrer toutes ces fêtes populaires ?

Il est vrai que pour nombre d’entre vous, ces questions ne se posent que peu, puisque vous fêtez naïvement toutes ces fêtes sans vous poser de questions. Combien de personnes refusent de fêter Halloween parce que bon, c’est commercial et qu’il y a déjà la Toussaint, la version catholique (même si les deux fêtes, la païenne comme la catholique cohabitent dans des pays fortement catholiques comme l’Irlande), et dans le même temps, fêtent Noël avec le gros Père Noël rouge de chez Coca-Cola au lieu du bon vieux Saint Nicolas vert ? Et combien fêtent Noël à coups de cadeaux au lieu de se contenter d’aller célébrer la naissance de Notre Sauveur à la messe ?

Le Père Noël, numéro deux au classement des "Gens qui ont bien feinté Jésus", juste derrière Judas

Bref, le débat sur Halloween bat son plein entre ceux qui disent « Ça a une origine celtique, alors c’est légitime de le fêter » et ceux qui disent « Ça n’a rien à foutre là, c’est juste un vieil import commercial« . Ce qui ne sert à rien, puisque l’on pourrait donner raison aux deux groupes. Maintenant, si des gamins cherchent des prétextes pour enrichir la maléfique corporation des dentistes, c’est leur problème (et celui de leurs parents) ; idem, si de jeunes adultes cherchent un prétexte pour faire la fête (alias « se bourrer la gueule au whisky-coca de chez Aldi »), ils ont le droit (notez l’incroyable quantité de « soirées Halloween » chez ce public). Tant qu’ils ne viennent pas me déranger quand je lis chez moi, non mais. Est-ce que je viens vous faire chier à Noël en frappant à la porte quand vous mangez votre bûche, moi ? Bon, alors.

Tout le paradoxe étant justement que de manière générale, il semblerait que les gens puissent se mettre à fêter une fête « traditionnelle » qui ne l’a jamais été. Et reprocher aux gens qui ne la fêtent pas de renier des traditions « évidentes« .

Tenez, parlons en.

La Fête des Mères par exemple ; qui n’a pas fait un beau collier de pâtes ou une broche en pâte à sel accompagnée d’un poème pour sa maman ? Il ne viendrait pas à l’idée de ne pas la fêter, sinon maman va gueuler. Et pourtant, d’où nous vient la Fête des Mères ? Outre diverses aventures, elle rentre dans notre calendrier en1941, parce que notre bon Maréchal Pétain veut mettre en avant les valeurs de la famille. C’est donc un honneur de fêter annuellement une fête pétainiste ! Personnellement, chaque année, j’offre à ma maman une reproduction du képi du Maréchal avec brodée l’année en cours en lettres d’or sur le pourtour. Un cadeau à la fois adapté et de bon goût.

Derrière, on a donc tout naturellement collé la fête des Pères, histoire de pas faire de jaloux : votre papa aussi a eu tout un tas de cadeaux merveilleux (il parle de « sombres merdes » quand il y fait référence avec ses amis) , comme ce splendide porte-photo en fil de fer ou sa boîte à stylos en yaourts.

Et puis un jour, des mecs se sont souvenus qu’en fait, les gens étaient très cons, et qu’on pouvait donc tenter de leur faire bouffer des fêtes supplémentaires. En 1987, c’est donc sous l’impulsion des Cafés Grand-Mère (et de Patrick Sabatier) qu’apparait la fête éponyme. Tiens, pourtant, une grand-mère, ce n’est pas déjà une mère avec sa fête et tout ? Même que c’est marqué dessus ? Et bien non, visiblement.

C’est tout le formidable de la chose : il y a des gens qui, en 1986 n’ont pas fêté les grands-mères, et en 1987, devant quelques spots de pubs, se sont dit « Ha il faut que je fête les grands-mères, tiens« . Et dès 1988, ont rentré ça dans leurs traditions. Comme quoi. Je viens d’ailleurs d’apprendre qu’en 2008 avait été lancée la fête des Grands-Pères. Attendez encore un peu et vous allez voir qu’il y aura des gens pour vous reprocher de ne pas fêter un truc créé de toutes pièces.

Dans Total Recall, on implante chez Schwarzy des souvenirs comme quoi il a toujours fêté les Grands-Mères

On me dira « Oui mais toutes les fêtes ont bien dû avoir une première un jour ! » ; oui oui, même qu’il y avait une raison pour. Le 14 juillet, Noël, Le 1er janvier. Etc. Mais celles composées de toutes pièces, vous noterez que mystérieusement, ce sont TOUJOURS des fêtes où l’on vous encourage à acheter quelque chose. Quelle mystérieuse coïncidence tout de même. Mais on vous défendra mordicus que ça n’a rien à voir avec le commerce, que c’est fait pour ressouder les gens autour de valeurs (comme la fête des Mères donc, Maréchal tu as fait des émules), et que si tu ne veux rien acheter, envoie au moins des fleurs. Non, les fleurs non plus n’ont rien à voir avec le commerce. Décidément.

Par exemple, il y a eu la création de la « Fête des Secrétaires » où l’on vous explique que ce serait gentil d’acheter des fleurs ou des chocolats pour cette dernière. Personnellement, pour cette fête, j’ai toujours le même dialogue avec la mienne lorsque j’arrive de bon matin à cette date :

« Vous savez quel jour nous sommes, Monsieur Connard ? – elle est d’une rare subtilité
– Je ne sais pas ; le jour le plus proche de celui de votre descente d’organes ? » – moi aussi je peux être subtil
0

J’ai cru comprendre que c’était chaque année ce jour là qu’elle renouvelait sa cotisation syndicale. De là à y voir un lien, ne nous avançons pas trop.

Mais dans tous les cas, par ce formidable effet de société, sur simple commande, on arrive à expliquer qu’il convient de fêter ceci ou cela, que c’est traditionnel, et que ne pas le faire serait égoïste. Si vous ne fêtez pas toutes ces fêtes, n’avez vous jamais eu affaire à quelqu’un qui vous explique que ce n’est pas très gentil pour votre grand-mère/mère/secrétaire (et si votre mère et votre grand-mère sont au secrétariat de l’entreprise familiale, vous êtes bien dans la merde) ?

Intéressant phénomène. Pour certains, c’est à se demander comment ils pouvaient faire sans avant.

D’ailleurs, en regardant par ma baie vitrée, je peux vous certifier que Spiderman faisait mieux sans un trou dans une artère avant. Par contre, ce petit salaud a souillé ma grille de son sang, je le vois d’ici. J’irai bouger son cadavre tout à l’heure pour le mettre au feu. C’est de circonstance, le 31 octobre, c’est le jour anniversaire de l’arrestation du Docteur Petiot.

On devrait faire une fête à ce sujet, tiens.

19 réponses à “Doit-on fêter une fête ?

  1. Vous êtes bien un chanceux, s’il n’y a de toute la soirée que trois perdus pour venir frapper à votre porte !

  2. Je vous trouve de mauvaise fois, cher odieux connard (mais n’est-ce pas là votre rôle?). J’explique mes propos.
    Je crois que le but de ces fêtes nouvelles n’ont pas pour unique but de gonfler le capital de multinationales, au budget publicité équivalent au PIB de n’importe quel pays de l’hémisphère SUD (mais c’est un autre débat). Mais c’est bel et bien le bonheur des citoyens qui est recherché dans ces opérations!! En effet, n’exquissons-nous pas d’immenses sourires en offrant des fleurs Interflora à notre Grand-Mère autour d’une tasse de café du même nom? Ne nous sentons-nous pas heureux et satisfaits après les réactions provoquées par l’offre de chocolat Mon Chéri ou d’un bijou Maty à la Saint Valentin? Quel bonheur d’humilier les jeunes filles de 25 ans toujours célibataires en les affublant de chapeaux hideux, lors des catherinettes? Quel plaisir de voir son chat se dandiner dans son salon après avoir acheté du Félix, pour célébrer le Saint du même nom?
    Non, je ne crois pas à ce complot commercial autour des fêtes!
    Je n’attends qu’une chose la création de la fête des Tantes par Décathlon Quechua, la fête des Oncles par le verni L’Oréal parcequ’ils le valent bien…

    • Monsieur Goldsaint, la fête des tantes se célèbre déjà chaque année en Juin, et ce avec force chars.

      Bien à vous.

  3. J’ignorais qu’être à jour de ses cotisations syndicales prévenait la descente d’organes. J’en apprends tous les jours et me coucherai moins niais ce soir.
    Quant à la fête des Tantes… enfin, n’en parlons plus. Après avoir évoqué Pétain et Petiot dans le même article, en rajouter nous renverrait directement à la XVIIème chambre correctionnelle.
    Ce serait lassant.

    • Une bonne carte syndicale peut vous protéger de beaucoup de choses. Par exemple, vous pouvez la lancer pour éborgner un malandrin tentant de vous agresser.

      C’est utile ces trucs là. Un jour il faudra que je vous parle du merveilleux porte-clé force ouvrière contenant une capote éponyme. Le parfait tue l’amour (quoique, une capote Nicolas Sarkozy…)

  4. Comme toujours, cher ami, je ne résiste pas à me servir de l’espace de libre expression normalement dévolu aux remarques d’admiration pour votre style ampoulé, quoi que vierge de toutes fautes d’orthographe, ce que je respecte à mort, j’en profite donc, disais-je, avant de me lancer dans une apparté dont j’ai le secret et qui en général m’amène assez loin du sens du début de ma phrase, j’en profite, enfin, pour faire votre éducation par quelques références bien senties, que vous me ferez le crédit de bien vouloir aller consulter afin que, lors de notre prochaine (et première) rencontre, nous soyons d’un niveau culturel pour le moins équivalent.

    La première de ces références concerne une bande dessinée, que d’aucun personnage ampoulé appellerait « Roman graphique » ou « tentative narrativo-séquentiel pour lecture aux cabinet » nommé Houppeland.
    Houppeland est donc une bd écrite par monsieur Tronchet, un auteur dont je n’arrpécie guère les série star (l’innénarable Raymond Calbuth) mais qui a commis, avec un dessin pourtant peu enchanteur à mes yeux exigeants, une ou deux merveilles dont « là bas » avec Sibrat (sa compagne, pour la petite histoire, un truc autobio sur l’algérie française, mais y en a t’il une autre ?). Et donc Houppeland.

    Houppeland raconte une société régie par les fêtes. En l’occurence Noël dans la première partie du livre, et je vous laisse découvrir la suite.

    C’est drôle et inventif, vous vous régalerez et me remercierez.

    L’autre référence élevée que je me dois de vous signaler est l’excellent « Mean Girls », fort maladroitement traduit en France par « Lolita malgré moi », avec la charmante rousse Lindsay Loan, une bonnasse en plus vaguement gouine, ce qui ne lui retire rien, bien au contraire.

    Dans ce film excellent, au cours duquel un grand nombre d’adolescents gênants pour le scénarios passent sous des bus de ramassages scolaires (j’applaudis des deux mains le courage des scénaristes qui assument ce genre de fantaisie jusqu’au bout comme là), la jeune fille campée (et bien cambrée) par Lindsay déclare que pour elle, qui a toujours vécue en Afrique et ne connait la culture américaine que par ce que lui en ont dit ces parents « Halloween est une fête où on se déguise en monstre pour faire peur, mais, apparemment, c’est devenu une fête qui permet aux filles de s’abiller de la façon la plus indécente possible ».

    Je te laisse imaginer la scène avec la malheureuse deguisée en sorcière qui débarque dans une soirée halloween de teenageur.

    De toute façon, tu dois voir ce film.

    à tantôt et merci pour tout.

    • Cher M. Wandrille,

      Il faudra effectivement convenir d’une rencontre, probablement dans un fumoir bien fréquenté, afin de disserter sur ce vaste monde, tout en trouvant les dialogues les plus aptes à rappeler à l’entourage direct son inculture crasse (chose que je vous soupçonne fortement de déjà faire avec un certain « M. Le Chien »).

      Je me permets cependant de répondre brièvement à vos quelques propos :

      – Sur Houppeland, effectivement, c’est un cruel manque à ma culture. Je vais tenter de voir ce que je peux faire. Par contre Tronchet m’a quand même fait sourire avec Raymond Calbuth, en particulier certains brefs dialogues (une sombre histoire où il mime Blake & Mortimer particulièrement). Par contre, je n’ai guère parcouru le reste de son œuvre.

      – « Mean girls », j’ai dû le voir du coin de l’œil un soir en fond. Je ne me souvenais pas de ces dialogues, effectivement.

      Il est bien évidemment inutile de me remercier, puisque je ne fais que mon devoir.

    • Tronchet, oui, oui. « Houppeland », en effet. Calbuth, bon. Mais les « Damnés de la terre associés », c’est de la merde?

    • C’est parce que Total Recall n’était pas qu’un film.

      A tout hasard, l’auteur de l’appel avait il un léger accent autrichien ?

  5. Brève.

    Lundi c’est les 1 an de ma boite, et ils veulent qu’on se déguise. Sic. Personne aurait un costume d’employé heureux?

      • Je touche 1346 euros brut tous les mois, quelques soient mes heures travaillées, car je suis ann(u)alisé. J’ai pas les moyens de me choper un déguisement pareil.

        Je pense plutôt opter pour un déguisement de Kim Jong Il, ou encore Pol Pot, pour être sur d’être éducatif, totalitaire, et habillé comme un clodo sans le sou.

    • Pour compléter ce point précision, je serais tenté d’ajouter que la fête des mères, dont l’initiative de la promotion à l’échelle nationale revient certes audit maréchal, a été introduite en France une vingtaine d’années auparavant, du côté de Lyon.

      Un détail méconnu qui n’ôte en rien de la pertinence et de la qualité de cet article.

  6. Ma naissance coïncide avec le jour d’Halloween. Parce ma mère ne voulait pas que je naisse le jour de la fête des Morts. Double VDM.

    Tout est dit.

    Maintenant veuillez observer une minute de silence.

    [mode déterrage de post/off]

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