Le mystérieux peuple des trains

Longtemps, l’Homme a contemplé les étoiles.

Ces astres scintillants lointains, inatteignables, et pourtant, tellement attirants. Mû par cette volonté qui lui a permis d’abattre tous les obstacles depuis la nuit des temps, il inventa des outils pour vaincre la gravité. Il le fit, par une belle journée de décembre 1903, quelque part en Caroline du Nord, narguant les lois de la nature durant une poignée de secondes le temps de voler sur quarante mètres. Qui aurait pu prédire que seulement quelques décennies plus tard, il irait sur la Lune ? À présent, l’Homme avait les yeux rivés sur Mars. Et savait déjà que les étoiles qui le narguaient depuis bien avant l’invention de l’écriture, seraient bientôt siennes.

Alors, bordel, pourquoi son train n’arrivait-il pas à faire Paris-Le Mans ?

Le monde des transports est ainsi : mystérieux. On dit d’ailleurs que c’est en discutant avec une guichetière Gare de l’Est que Lovecraft, jusqu’alors homme raisonnable, inventa Cthulhu. Et si récemment, ledit monde a fait parler de lui, c’est parce que la SNCF, dans un instant de naïveté, tenta d’améliorer la qualité de son offre de voyage en proposant, pour quelques euros de plus, des voitures « sans enfants », où le voyageur fatigué n’aurait pas à supporter les hurlements de Léanon ou l’épisode de la Pat’Patrouille diffusé à plein volume de Matthenzo. Cette affaire, qui a déjà quelques mois, fit trembler l’internet français jusqu’à son dernier Minitel, les uns arguant qu’une société dans laquelle on ne voulait pas voir d’enfants était une société mourante, alors que les autres rétorquaient que c’est Léanon qu’on aurait voulu voir mourante, là, de suite, pourvu qu’elle ferme sa grande bouche.

Maintenant que la poussière des débats est retombée, permettez-moi de vous inviter à prendre un siège, un cigare, et rappeler cette règle simple : en train, le problème, ce ne sont pas les enfants. Non. Le problème…

C’est que c’est peuplé de gigantesques connards.

Et croyez-moi, je m’y connais.

Permettez-moi, riche de ma longue expérience, de vous rappeler que si la Cour des Miracles n’existe plus dans les souterrains de Paris, c’est parce qu’elle a été montée sur roues puis sur rails, enrichissant désormais le quotidien de tous ceux qui n’en demandaient pas tant.

Mais, assez introduit, comme on dit dans les soirées interlopes : passons donc aux cas pratiques.

I – L’errant

Ma proposition de réforme des billets, adaptée à la population des trains.

Il est facile d’identifier les personnes qui ne prennent pas souvent le train. En effet, on les reconnait à leur air surpris lorsque 10 minutes après le départ du train, elles constatent que des gens circulent encore en tous sens en cherchant leur place. Ils n’ont pas connaissance de cette créature maudite des hommes et des dieux : l’errant.

Tout train en a, c’est une sorte d’obligation. Certains suggèrent que cela pourrait être les âmes damnées de voyageurs restés coincés lors d’une grève de Sud-Rail, et qui hantent les lieux pour l’éternité, mais personnellement, je pense à une explication bien plus simple : ces gens sont incroyablement cons.

L’errant n’est en effet pas foutu de comprendre un billet. Pas de le lire, non : de le comprendre.. On le reconnait au fait qu’il débarque toujours dans la mauvaise voiture, et mieux encore, à la mauvaise place, et l’énonce à voix haute avec une candeur qui laisse pantois. Prenons un exemple : vous venez de prendre place dans votre train en direction de Marseille, car vous aimez l’aventure. Vous êtes voiture 3, place 42. Soudain, une voix vous interpelle :

« Bonjour ! C’est ma place.
– Ah bon ? Vous êtes voiture 3, place 42 ?
– Non, je suis voiture 5, place 81. »

L’errant prouve ainsi qu’il sait lire son putain de billet, nardin, mais que par on ne sait quelle logique, il ne fait aucun lien entre le joli numéro qu’il vient de lire dans sa tête et le joli numéro qui s’étale devant ses yeux. Il se contente, tel un bébé devant une table basse, de s’avancer hagard vers le premier coin qui passe, et d’y rencontre un échec douloureux avant de continuer un peu plus loin. Rappelons que cette créature dont la logique rendrait fou la plupart des scientifiques a le droit de vote : elle ne sait pas lire 3 chiffres sur un billet de train, mais on lui demande son avis sur la gestion du budget de l’Etat.

« Allons, Monsieur Connard ! » s’exclameront les plus audacieux qui ne craignent ni ma pelle, ni le Diego qui est au bout « Ce sont peut-être juste des gens arrivés en retard et qui, montés dans la première voiture, cherchent désormais, encore confus de la course, où s’installer. »

Votre optimisme vous honore, mais l’errant est rude à la tâche, et souhaite bien prouver que son QI est inférieur à son numéro de siège. Ainsi, il aura TOUJOURS remonté le quai trop loin, prouvant que, non, il n’est pas monté dans le train au plus vite. Parfois, il va même marcher 5mn sous la pluie pour aller tout au bout du quai, et montrer que vraiment, il en veut, avant de là, et seulement là, grimper à bord, dégoulinant de toute l’eau d’averse qu’il a accumulé durant son inutile voyage, et commencer seulement à demander « C’est bien la voiture 2 ? » alors que clairement, non, ici c’est la 17, espèce de sombre petit coprolithe, tu aurais pu t’en inquiéter 150m plus tôt, maintenant file, tu sens le chien mouillé.

« Vous exagérez », diront certains. Prouvant ainsi qu’ils ne prennent pas souvent le train, tant le phénomène des errants est si commun que même la SNCF a fini par se demander en termes élégants « Mais bon sang, qu’est-ce qu’ils ne comprennent pas dans « Voiture 5, place 81″ ? ». Et proposé une réforme des billets où il est désormais marqué… « Voiture 5, place 581 ». Non, ça ne risquait pas d’aider. Oui, c’est toujours autant le bordel.

Alors qui êtes-vous, errants ? Pourquoi faites-vous cela ? Pourquoi cherchez-vous encore votre place 25mn après le départ ? Là où des coquins s’enfoncent des objets dans le roudoudou pour égayer le quotidien des urgentistes, avez-vous fait de même avec des crayons de couleur (founis par la SNCF) dans vos narines jusqu’à vous gratter l’intérieur de la boîte crânienne ? Par quel miracle avez-vous atteint l’âge adulte alors que quand on vous dit que la place 81 est du côté du numéro marqué « 81 », vous semblez véritablement vraiment apprendre quelque chose ?

Que de mystères. Et tout autant d’envies de meurtres.

II – Le parfumeur

L’une des rares armes chimiques autorisées par la convention de Genève

Pétomane, passe ton chemin, car il ne sera point question de tes hobbies.

Il convient ici d’éclaircir un autre grand mystère. Sur notre planète, plus de 5 000 végétaux différents peuvent se retrouver dans l’assiette des humains. Ce à quoi il faut ajouter la viande, le lait, les œufs, votre voisin (en cas d’apocalypse) et autres ressources venues de nos amis les animaux (qu’on aime bien, mais plus encore avec de la sauce bourguignonne). Alors, pourquoi ?

Pourquoi, sitôt dans un endroit étroit et clos, mangez-vous TOUJOURS UNE CLÉMENTINE ?

Alors, je n’ai rien contre cet agrume, mais rappelons que frère Clément, lorsqu’il le découvrit, déclara, et je cite « Mais putain, ça veut pas se peler cette merde, et puis raaah, je me fous du jus partout, ça colle. Bon, et pour le goût… mmgnouais, okay, mais cha fais « chkouich chkouich » quand che mords dedans, ch’envois du jus dans tous les chenches, et cha chent chuper fort.« . Comprendre que de nos jours, n’importe qui peut emmener une banane, des amandes ou un steak au poivre, mais non : le peuple mystérieux des transports a une sorte d’addiction pour l’un des rares fruits qui va fouetter dans tout le wagon, transformer la tablette en piscine et potentiellement envoyer du jus jusqu’au voisin qui espérait rester propre jusqu’à son arrivée.

Le parfumeur a donc cette passion secrète : faire que tout un chacun puisse profiter de son repas. Bien sûr, certains feront diversion en me disant « Oui, mais les burgers », « Oui, mais les kebabs »… mais apapap. Le snack est proposé en gare ou devant ses lourdes portes, dur, donc, de reprocher au voyageur du rail d’avoir cédé à son appel (voyez comme je suis généreux). Alors que la clémentine ? C’est parfaitement prémédité. Le parfumeur, chez lui, a contemplé sa cuisine et tout en faisant claquer au sol les sabots qui lui servent de pieds, a choisi le truc qui fouettait le plus à emmener avec lui.

Et ne parlons pas de l’homme qui s’est emporté un petit camembert dont vous me direz des nouvelles, et qui visiblement, a passé un peu trop de temps dans le sac.

Il faut donc être ferme : le parfumeur mérite le respect moins encore que le pétomane précédemment cité. Car ce dernier au moins la décence de ne pas aller acheter des accessoires pour accomplir son sinistre office avant de monter à bord.

III – L’enfant et les parents

Vous et moi savons qu’une partie de la population préférerait, en cas d’accident, sauver leur téléphone plutôt que leur enfant. Notez qu’on est d’accord sur un point : nous aussi on préfère notre téléphone à leur enfant.

Si la SNCF a proposé des voitures sans enfants, n’oublions pas que le vrai problème plus grand. Et souvent, assis juste à côté : on parle de « parent ».

On reconnait le parent qui va provoquer l’apocalypse au fait qu’il monte dans le train avec un enfant dans une main et un téléphone dans l’autre. Or, en général, il a décidé qu’il n’avait assez d’attention que pour l’un des deux, et son enfant contenant vachement moins de vidéos de chats qui dansent, il a choisi. Noa (sans H) va donc pouvoir briser les vôtres librement, surtout que le parent a en général décidé que pour occuper l’enfant, rien de mieux que de lui donner du rien.

Vous confisqueriez son téléphone et toute distraction au parent pour un voyage de 3 heures, il péterait une durite, mais lui suppose que Noa, pour qui 3h ça va être encore plus long (durée ressentie : 2 jours), devrait bien s’occuper avec, je ne sais pas moi, une tablette SNCF. Toutes les conditions sont donc réunies pour que Noa passe de son état naturel (on parle de « trou du cul ») à son état de voyage (« je suis possédé par Satan »). L’Enfer peut donc ouvrir tout grand ses portes, et les hurlements de mille démons poussés par le minuscule gorge transformer ce qui n’aurait dû être qu’un simple voyage en publicité roulante pour l’autorisation de l’avortement dans les 48 mois après la naissance.

On notera d’ailleurs que le parent n’emmène jamais avec lui un enfant entre 8 et 18 ans, soit l’âge où il peut s’occuper plus ou moins seul. Pourquoi ? Où passent ces enfants ? Par quel miracle est-ce qu’on ne trouve que des bébés et des marmots incontrôlable en bas-âge, et bien évidemment tous atteints de troubles de l’attention et autre hyperactivité (c’est ce que le parent vous dit généralement lorsque vous sortez votre arme pour abattre la bête mugissante ; une curieuse excuse, puisque si la bête souffre, c’est une deuxième bonne raison d’en finir) ? Est-ce que ces gens sont conscients que répéter un vague « Chut » pour la 256e fois ne va pas plus que les 255 fois précédentes arrêter Noa d’imiter le cochon qu’on égorge avec un coupe boulon ? Pourquoi le contrôleur tente-t-il de me maîtriser lorsque je sors mon mauser ? Que d’interrogations sans réponses.

Evidemment, si jamais vous veniez à suggérer du bout des lèvres que mettre le marmot devant un film pourrait le calmer, seules deux choses pourront se passer :

A) On vous expliquera que les écrans, c’est mauvais pour Noa (alors que les possessions sataniques, ça va)
B) S’ils cèdent, ils n’auront pas de casque, vous pourrez donc entendre Dora se demander où elle a encore mis sa carte, et l’envie de répondre sera grande

La SNCF doit donc bien réaliser que le problème n’est pas tant l’enfant, dont tout le monde se moque bien lorsqu’il est occupé à son coloriage dans le cahier d’à côté. Par contre, je suis personnellement prêt à payer un billet plus cher, non pas pour voyager sans marmot, mais pour expédier les géniteurs à Cayenne. Où un adjudant de la Légion Etrangère leur expliquera sa propre vision de « l’éducation positive ».

Toujours est-il que cela nous amène à l’entité maléfique suivante…

IV – Le sans-écouteurs

Le sans-écouteurs, hypocrite, compte sur le fait que les autres mettent leurs écouteurs, sinon il ne pourrait pas entendre ce qui sort de son téléphone.

Lors de la Création, Dieu contempla le monde et vit qu’il était silencieux. Aussi, il créa le son.

Quelqu’un alluma alors du Booba, et Dieu se dit que houlala, merde, j’ai p’têt’ chié dans la colle. Dans sa grande bonté, il créa les écouteurs, permettant à chacun de ne pas avoir à révéler ses goûts discutables à son entourage. De nos jours, les écouteurs sont donc partout, tout le temps, ne coûtent quasiment rien, et toujours moins que les chaussures du type qui n’en a pas (d’écouteurs).

Car s’il est inutile de disserter sur les envies de meurtre avec des objets plus ou moins exotiques que provoque l’apparition d’un sans-écouteurs, il nous faut observer que malgré l’alignement chaotique mauvais de ces trublions, ils respectent scrupuleusement deux règles :

– Le sans-écouteurs a toujours des goûts de merde. Qu’il regarde une vidéo ou écoute de la musique, c’est inévitablement consternant. Preuve en est, personne ne raconte jamais avoir croisé un type qui écoutait de l’opéra sans écouteurs dans le métro, ou profité d’un documentaire sur Winston Churchill dans le RER.
– Plus une personne parle fort au téléphone, moins sa vie est intéressante. Ainsi, le sans-écouteurs fera profiter de toute la voiture de Kenza, tchu chai pas ch’qu’elle a dit ? Ch’te jure. Ch’te jure meuf. Chi, chi. Alors que personne, là encore, n’a croisé de type pilotant une opération à cœur ouvert depuis son mobile.

Dernier point essentiel : le sans-écouteurs étant une créature dégénérée, elle progresse sur cette voie en allant encore plus loin, par exemple en diffusant désormais les messages vocaux qu’elle reçoit, ou mieux encore, en faisant des appels en visio. Car il est évident qu’il est essentiel de diffuser à son interlocuteur l’image de soi-même assis dans un carré SNCF, et de préférence, suffisamment mal cadré pour filmer tous les autres passagers qui regardent vers le sans-écouteurs avec un rictus haineux. Autre règle mystérieuse : l’interlocuteur du sans-écouteurs, probablement du même niveau, sera lui aussi toujours mal cadré et en train de faire autre chose en même temps, prouvant ainsi que cet appel n’avait décidément rien d’urgent.

Attention, si la personne dispose carrément d’une enceinte bluetooth, on ne parle plus de « sans-écouteurs » mais de « gibier pour bagne ».

Evidemment, les trains regorgent de bien d’autres créatures magiques, comme les voyageurs sans billet qui, à l’approche du contrôleur, déploient mille ruses avec une inventivité et une créativité dignes du cinéma français. Autant dire, bien peu, tout cela pour donner un bien triste spectacle que personne n’a envie de voir, mais que les autres devront financer quand même. Mais, cela fait assez de misanthropie pour aujourd’hui.

Nous parlerons donc plus tard des autres cercles de l’enfer des transports, comme lorsqu’il se passe quand, dans la moiteur d’un hangar oublié, un TER s’accouple avec une rame de métro, et que jaillit de cette union monstrueuse un RER B.

Brrrr.

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