Le blog d'un odieux connard

Recontextualisons.

Autant en emporte le vent n’a pas été censuré.

On se calme. On repose sa fourche, on souffle sa torche, et parlons calmement de cet événement qui a fait couler bien de l’encre et hurler à la censure. Reprenons.

Depuis quelques semaines, le monde occidental a connu quantité de manifestations autour de la question des violences policières et du racisme. Et comme à chaque fois qu’une question fait débat, en France, nous avons su nous tourner vers les plus grands experts qui soient pour commenter cette actualité : les chanteurs et les comédiens. Ne me demandez pas, moi non plus, je ne cherche plus depuis longtemps. Mais toujours est-il que suite à l’ensemble de ces événements, la plateforme américaine de diffusion de films HBO Max a décidé de retirer de son catalogue le film Autant en emporte le vent.

Aussitôt, des hordes de commentateurs sont sortis des fourrés pour hurler à la censure.

Provoquant en retour, la sortie d’une horde équivalente qui précisa qu’il fallait lire le communiqué jusqu’au bout : la suspension était temporaire et le film reviendrait enrichi d’une note de contextualisation. Bref, point de censure, puisque ledit film resterait disponible.

Vous avez donc désormais le contexte.

Sans rire, il y a des flammes sur l’affiche, et nous savons tous ce que ça veut dire.

Ce qui me permet de poser cette question essentielle : « Mais palsambleu, pourquoi Autant en emporte le vent et pas les autres films ? »

Ce n’est pas tant que je veuille des notes de contextualisation partout, mais je trouve curieux que ça tombe sur un seul et unique film.

Une partie de la réponse à mon interrogation, braves lecteurs, est apparue sur Twitter puis dans les pages du Monde (en général, ce qui commence dans le premier finit désormais dans le second), mais aussi ailleurs dans la presse, et que l’on pourrait synthétiser ici avec les propos de Régis Dubois dans Le Parisien au sujet d’Autant en emporte le vent : « Il y a des scènes d’une grande violence pour les spectateurs afro-descendants ».

Non parce que les œuvres racistes, c’est comme ça : ce n’est violent que pour les premiers concernés. C’est connu : si tu es blanc, le racisme, tu t’en cognes et te repasse toutes tes cassettes de Michel Leeb et si tu es métis, paf, toutes les scènes deviennent instantanément 50% moins violentes. Ah, le XXIème siècle, époque bénie où l’antiracisme te rappelle sans cesse ta couleur de peau et te juge non pas pour qui tu es mais sur ton taux de mélanine ou savoir si tu frises par temps sec.

Mais, mettons : ces scènes sont d’une « grande violence » et à ce titre, il faudrait une remise en contexte.

Notez que dans ma tendre jeunesse, on se foutait largement de la gueule de Familles de France et de son incroyable propension à vouloir mettre des avertissements partout parce que les jeux vidéos, ça rendait agressif, que les dessins animés japonais, ça rendait con et que le jeu de rôles risquait de vous transformer en psychopathe dès votre première partie d’AD&D. À l’époque, la gauche se foutait largement de cette droite conservatrice qui voyait la chute de l’occident dans toutes les œuvres qui passaient et voulait mettre des avertissements partout.

Quelle surprise, donc, de voir 25 ans plus tard le même discours revenir par la gauche : le progrès est décidément plein de surprises. Mais comme on vous le dira : c’est pas pareil©.

Cependant, encore une fois : mettons. C’est pas pareil, rien à voir. Voyez, je suis bonne pâte, je me rends à cet argument. Et après, on dira que je suis de mauvaise foi. Je vous jure.

Et donc soit ! Contextualisons. Et mettons un avertissement avant Autant en emporte le vent. Qui pourrait ressembler à ceci :

Non parce que si je vous mets tout le contexte, autant prendre un livre directement.

 

Mais bon, là, vous commencez à regarder le film, et merde ! Il se trouve qu’il parle aussi de guerre. Or, la guerre, c’est violent. Et pire encore : Clark Gable y va la fleur au fusil et en faisant des blagues, ce qui n’est pas très réaliste, et montre une vision fausse de la guerre, ce qui peut être très violent pour certains (imaginez un vétéran qui regarde innocemment le film ; c’est encore plus violent parce que lui il a connu la guerre alors que l’afro-descendant, il n’a pas connu l’esclavage, si j’ai bien suivi la logique). Bon, ben à un moment, qu’est-ce qu’on préfère, la guerre ou l’esclavage ? Ni l’un ni l’autre ! Vite, un autre avertissement !

Bon, là, logiquement, c’est bon.

Mais on ne va pas se mentir, durant tout le film, Clark Gable n’incarne pas vraiment l’amour courtois, et dans la première version du film « Autant en emporte le vent » aurait correspondu à ce qu’il aurait chuchoté à sa douce amie lorsqu’il secoua les draps le premier soir après un dîner en amoureux à O’Tacos. Mais dans la version actuelle, il reste des trace si je puis dire, et le romantisme n’est guère au rendez-vous. Voyez quand notre héros force notre héroïne à s’asseoir et à l’écouter en fermant sa bouche, tout en lui expliquant que ses grosses mains lui permettent de je cite, « la réduire en morceaux » au besoin. C’est quand même assez violent, surtout pour les gens ayant connu des violences conjugales. Dois-je préciser qu’en plus, le héros picole durant cette scène ? Bon, eh bien…

Sur cette photo, on ne voit même plus l’acteur mimer le titre de son plus grand film.

Et encore, je vous ai passé le problème du tabac dans le film, c’est vous dire si je limite la casse. Vous voyez que je suis de bonne foi.

Mais arrêtons-nous là, vous avez compris : c’est sans fin.

Cependant, et même en supposant que nous ayons fait le tour des problèmes d’Autant en emporte le vent, pourquoi s’en arrêter seulement à ce film ? Nous en revenons à cela. C’est à n’y rien comprendre !

Tenez, prenons par exemple les westerns de la grande époque John Wayne. Disons que dedans, il ne faisait pas bon être un Amérindien et que ça suait très fort sous les pagnes. Ceux-ci (les Amérindiens, pas les pagnes, concentrez-vous galopins) étant souvent représentés comme de fichus sauvages qui passaient leur temps à venir scalper les braves Américains qui ne faisaient rien qu’à cultiver du maïs en paix, fuck yeah. Dans l’un des westerns de cette époque, le héros se retrouve par exemple, après avoir fusillé plusieurs centaines d’indigènes, à devoir abattre l’un de ses amis qui a été capturé et risque la torture. Il pleure à chaudes larmes et explique alors : « C’est la première fois que je tue un homme« . Si ça c’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est. Alors pourquoi ne contextualise-t-on pas ce film aussi ? Est-ce un racisme plus cool, plus acceptable ? Y-a-t-il une hiérarchie des racismes ? Ce qui sous-entendrait qu’il y aurait des couleurs de peau moins respectables que d’autres ?

« Oui mais les Amérindiens sont bien moins nombreux que les Afro-américains, l’impact n’est pas le même ! » ai-je déjà lu.

Ah bon, donc si tu t’es d’abord mangé un génocide, c’est moins grave ? Je note. Quand je pense à tous ces Allemands qui ont essayé de réduire l’impact de l’antisémitisme au siècle dernier, c’est fou qu’ils soient aussi mal vus.

Allez, il suffit, soyons cohérents, et contextualisons aussi. Quand je vous dis que je suis sympa.

En haut à droite, ce sont aussi des flammes sur l’affiche. Ou en tout cas, un incendie. Vous savez ce que je veux dire.

Cependant, pourquoi ne s’en prendre qu’à l’Amérique ? Sommes-nous innocents ? Tenez, par exemple : Mais où est donc passée la Septième Compagnie ? ça vous fait peut-être marrer, bande de petits salopards, mais imaginez un militaro-descendant qui le regarde. Dedans, on s’y moque joyeusement de l’armée française de 1940. Eh oui, mais 60 000 morts quand même ! Imaginez une comédie sur le 11 septembre 2001 où les victimes sont présentées comme un peu nunuches dans un attentat finalement assez rigolo. Ça vous choquerait que les familles des victimes s’en plaignent ? Eh bien ma foi, alors ! Allez allez, on contextualise !

Et le premier qui me contredit est un négationniste.

On me dira « Oui, mais c’est une comédie ! » ce à quoi je vous répondrai « Ah bon parce qu’Autant en emporte le vent est un documentaire ?« . On me rétorquera (vous êtes chiants quand même, avouez) que là, ce sont des Français qui se moquent de Français. Et alors, en fonction de vos papiers, vous avez un droit à la violence symbolique sur autrui ? En plus, ils se moquent aussi d’Allemands, qui sont présentés comme tous plus ou moins idiots. Je crains donc qu’il ne nous faille avertir les Germano-descendants que le film va les présenter comme neuneus. Bien sûr, on ajoutera que ce n’est pas une histoire de domination, contrairement à l’esclavage. Mais bon, hein, un film qui retrace l’histoire d’un pays qui vient en occuper un autre et dont les protagonistes essaient d’éviter de finir en camp de prisonniers avec 2 millions d’autres personnes, le tout avant d’être envoyés bosser dans les usines et les champs allemands, si c’est pas de la domination, je ne sais pas ce que c’est.

Ah, si, c’est vrai : c’est pas pareil©.

Mais on peut aller loin comme ça. Même avec les séries.

Attention : ce produit peut contenir du Roger Hanin.

Là encore, vous avez compris, on peut faire ça avec à peu près toutes les fictions de l’univers (ces fictions qui ne sont pas des documentaires, c’est quand même n’importe quoi). Mais puisque l’on parle de contextualiser des œuvres, allons encore plus loin.

Car quelque part, il est rare que vous tombiez sur Autant en emporte le vent par accident. Autrement dit, il serait plus juste encore de s’attaquer plus lourdement aux œuvres qui sont diffusées sans le consentement du public. Qui n’a jamais entendu une radio ou un téléphone bluetooth cracher un morceau aux paroles contestables dans la rue ou un magasin ? Qui n’a jamais été victime de la sélection musicale de sa fréquence préférée ou du mode aléatoire d’un Deezer ou d’un Spotify ? Imaginez une jeune fille qui voit soudain ses oreilles être assaillies de paroles à base de « pute » en s’asseyant à côté d’un mélomane un peu bruyant dans le métro. Certes, quand on critique ce genre de paroles, on a le droit au sempiternel « T’as pas les codes« . Mais dans ce cas, ne serait-il pas justement d’autant plus important de mettre une « contextualisation » avant chaque morceau de musique contenant des paroles violentes, sexistes ou racistes ? Ce qui va quand même toucher une bonne partie du rap français (on me dira que je m’acharne mais c’est surtout un exemple parlant ; mais soit : pensez à ce que l’on devrait mettre avant un DVD de Jean-Marie Bigard) ?

Ça vous parait con ? Eh bien, si vous trouvez que la contextualisation d’une oeuvre d’il y a près d’un siècle est parfaitement justifiée, pourquoi votre logique s’arrête brutalement sur ces sujets autrement plus contemporains et présents dans la société ?

Ne vous embêtez pas à chercher la réponse, ça porte un nom : ça s’appelle de l’hypocrisie (ainsi qu’un gros biais culturel).

On va aller contextualiser un film qui ne rapporte plus grand chose, qui n’est pas vraiment regardé par les nouveaux publics (sauf ces derniers jours, merci la pub), et en fait, qui ne touche pas trop à des problématiques chaud-patate. Par exemple, en France, demandez à insérer un encart avant chaque diffusion d’Autant en emporte le vent, vous pourrez vous poser en progressiste à peu de frais. Proposez la même chose avant le clip Jour de Paye de Booba, au motif qu’il y est question de mamans et de « fourrure avec les poils de ta chatte » (sic) et là, vous serez un vil conservateur parce que… et l’art alors, hein ? Quoi c’est violent ? T’as pas les codes ! Quoi ? Quel rapport entre ne pas avoir les codes et contextualiser ? Je… vite, une boule de fumée ninja !

Bref.

Vous l’aurez compris, contextualiser Autant en emporte le vent, en fait, ça n’a strictement aucun sens en tant que tel. Et si un gamin n’importe où dans le monde décide de prendre ce film comme base pour ses études d’histoire, il est peut-être temps de lui coller une mandale, de le coller dans une machine temporelle et de le renvoyer à l’époque où des ados demandaient à voir ce film, soit il y a environ 80 ans.

La réalité, c’est que nous sommes face à ce que nous ne connaissons que trop bien depuis bien trop longtemps : une formidable hypocrisie, dans laquelle le seul objectif de la petite troupe qui s’y engage est de montrer patte blanche dans un éternel effort de se réclamer d’une supériorité morale imaginaire. Contextualiser ce film, ce n’est ni plus ni moins que de la pub pour rappeler que « Eh les mecs, on vous a dit qu’on trouvait que l’esclavage, c’était pas bien ? » de la part de gens qui estiment souvent que graphiste, c’est pas vraiment un métier.

Mais au fait, pourquoi de grandes sociétés de diffusion se seraient soudainement senties le besoin de rappeler qu’elles étaient actives contre l’esclavage ?

Vous savez quoi ? On va contextualiser.

Cette curieuse polémique a été lancée par HBO Max et soutenue par la Warner, qui a elle-même récemment demandé la déprogrammation de la diffusion d’Autant en emporte le vent au Grand Rex. Ces deux sociétés se posant ainsi toutes deux comme à la pointe du combat contre le racisme et l’esclavage.

Contextualisons encore.

HBO diffuse ses productions… tiens ! En Chine ! Vous savez, ce marché majeur qui permet de rattraper certains échecs au box office occidental. Et mieux encore : HBO y est aux ordres de la censure locale ! Bon, là, l’exemple en lien touche le sexe et la violence, mais vous imaginez bien que HBO censure aussi tranquillement tout ce qui pourrait donner des idées de liberté aux habitants. D’ailleurs attendez, on parle bien de la Chine ? Vous savez, ce pays qui extermine les Ouïghours ! Et mieux encore qui… mais oui, les déporte et les met aux travaux forcés dans des camps de prisonniers et même dans des usines de grandes marques ! Hmmm il y a un mot pour ça, non ? Oh et devinez qui d’autre travaille joyeusement avec la Chine ? La Warner, qui a même des filiales sur place ! C’est que bon, ouiiiii, bon, l’esclavage…. ouiiiii certes, le génocide de toute une population…

Travailleurs forcés ouïghours écoutant leur employeur expliquer qu’il va recontextualiser Autant en emporte le vent parce que l’esclavage, c’est pas bien et c’est important de le rappeler, merci à eux de saluer sa bienveillance.

… mais attendez : on va mettre une contextualisation avant un film vieux de près d’un siècle ! Et ça mes petits amis, c’est la vraie lutte contre le racisme et l’exploitation !

Un peu comme dire qu’on est contre l’esclavage en 1862 depuis un bureau nordiste tout en commerçant avec les Confédérés et en installant des filiales là-bas parce que l’économie locale esclavagiste rapporte vachement, dites voir.

Voilà pourquoi, bons lecteurs, il ne faut s’attendre à aucune cohérence dans ce débat, dans lequel vous ne trouverez ni logique, ni justice, mais seulement de l’hypocrisie et de l’émotionnel. D’ailleurs en tant qu’auteur de fiction, cela m’arrange sinon j’aurais dû attendre la liste officielle des sujets qui nécessitent une contextualisation ou non afin de ne pas être retiré des librairies pour avoir représenté la société médiévale sans faire une introduction sur le servage. Maintenant, notez que je n’attends rien non plus des braves militants qui ont soutenu et soutiennent toujours (espérons qu’ils changent d’avis) cette décision au symbolisme douteux, et qui je n’en doute pas, continueront à lutter contre les inégalités à grands renforts de likes et de retweets sur leur iPhone fabriqué par de petites mains pas vraiment aux 35 heures, tout en retournant consommer des séries et produits provenant de sociétés qui n’ont aucun problème à travailler avec des esclavagistes en 2020. Parce qu’en 2020, on ne peut pas vraiment savoir, vous savez… c’est comme ça…. on n’y peut rien…. alors que les profiteurs de l’esclavage des siècles précédents, eux, quelles petites ordures !

Ainsi, la seule chose que nous aura appris la polémique d’Autant en emporte le vent, c’est que ledit vent porte un doux parfum d’hypocrisie.

Tant apparemment, certaines personnes sont contre l’esclavage… sauf si ça leur bénéficie.

C’est pas ça, être esclavagiste ?

Finalement, ces gens avaient raison : c’est vrai qu’on manquait de contexte.